Alberto Giacometti

Borgonovo (Suisse), 10 octobre 1901 - Coire (Suisse), 11 janvier 1966

Alberto Giacometti est né dans un petit village du canton des Grisons, entre l’Engadine et l’Italie. Giovanni, son père, est peintre ; il est l’ami des grands peintres suisses de son temps : Giovanni Segantini, Ferdinand Hodler, Cuno Amiet. Dès l’âge de dix ans, Giacometti dessine, peint et bientôt sculpte. Il copie Dürer, Rembrandt… À dix-huit ans, il entre à l’École des beaux-arts de Genève, visite l’Italie, découvre Tintoret, puis Giotto. C’est en 1922 qu’il s’installe à Paris et s’inscrit à la Grande Chaumière dans l’atelier de Bourdelle. Son frère Diego l’y rejoint ; sa vie durant il sera son modèle principal et son seul collaborateur. En 1927, Alberto s’installe définitivement au 46, rue Hippolyte-Maindron, se contentant toute sa vie d’un atelier minuscule et sans confort.

C’est en 1928 que son travail devient soudainement public : Jeanne Bucher présente la Tête qui contemple, une plaque de marbre taillée, quasi abstraite. André Masson découvre l’oeuvre, la fait acheter par le vicomte de Noailles et enjoint à ses amis, Michel Leiris, Georges Bataille, Robert Desnos, Raymond Queneau, Joan Miró, de rencontrer le sculpteur. Instantanément, Giacometti se trouve propulsé au coeur de l’avant-garde parisienne, il se rapproche d’André Breton, se lie avec Buñuel et Éluard et réalise quelques-unes des oeuvres emblématiques de cette époque : Femme égorgée, Pointe à l’oeil, Le Palais à quatre heures du matin et, en 1934, le très fameux Objet invisible. Mais très vite il s’éloigne du groupe et revient à ce qui l’a toujours obsédé : la recherche fébrile des apparences de la réalité. En 1941, Giacometti retourne en Suisse où il passera le temps de la guerre. Il y rencontre Annette Arm qui deviendra sa femme. Le syndrome de rétrécissement qui s’est emparé de son travail s’aggrave, les sculptures deviennent de plus en plus fines et ténues. Giacometti va désormais se vouer principalement à la représentation de la figure humaine, par le dessin, la peinture et la sculpture. À une époque où l’abstraction triomphe, il est résolument à contre-courant. Singulier mais pas solitaire cependant : Picasso, qui mesure parfaitement que quelque chose de fondamental se joue dans l’exigence de Giacometti, recherche son amitié. Giacometti se lie avec Samuel Beckett, pour qui il crée l’arbre autour duquel Lucky et Pozzo ratiocinent dans En attendant Godot. Il rencontre Jean-Paul Sartre et Jean Genet, qui tous deux écriront des textes pénétrants sur son travail. En 1962, Jacques Dupin publie la première monographie sur Giacometti. C’est enfin la consécration internationale, Giacometti obtient le grand prix de la Biennale de Venise. Le Kunsthaus de Zurich inaugure une rétrospective de son oeuvre, suivie par une exposition à la prestigieuse Phillips Collection à Washington. En 1964, David Sylvester présente une rétrospective à la Tate Gallery de Londres, Giacometti fait le voyage ; il rencontre Francis Bacon. L’année suivante, c’est le Museum of Modern Art de New York qui lui offre une grande exposition. À Paris, le ministère de la Culture lui décerne le grand prix national des arts. Mais Giacometti est déjà gravement malade, il néglige de se soigner. À la fin de 1965, il s’y résout et se rend en Suisse pour y subir des examens médicaux. Il meurt le 11 janvier suivant.

Yves Bonnefoy, dans le livre magistral qu’il lui a consacré, raconte que lorsque Giacometti quitte Paris, le 5 décembre 1965, pour l’hôpital de Coire, il laisse dans son atelier, enveloppé dans des linges humides, un grand buste en terre, une sculpture dense, acérée, tragique, le portrait d’Éli Lotar. Diego lui propose d’en prendre un moule afin de le faire fondre en bronze. Giacometti refuse au prétexte qu’il n’est pas achevé. Dès sa mort, Diego, qui était auprès de son frère pendant ses dernières heures, revient précipitamment à Paris pour sauver la sculpture dont il savait qu’elle risquait de geler dans cet atelier sans chauffage. Le 15 janvier, il est de retour à Stampa pour accompagner avec une petite troupe d’amis le corbillard tiré par un cheval sur la route enneigée qui mène au cimetière de Borgonovo.

Toute sa vie, Giacometti aura été pénétré d’un profond sentiment d’échec. C’est que l’ambition qu’il s’assignait était toujours plus haute que la réalité contingente. L’oeuvre réalisée n’était jamais pour lui au niveau de ce qu’il avait rêvé. Inlassablement, il détruisait et refaisait ses sculptures, afin d’y rendre plus intenses et plus poignantes la présence et la vie. Jusqu’à ses derniers jours, il aura poursuivi ce rêve dans le dédain le plus complet des honneurs et de l’argent.

 

Jean Frémon
écrivain
président-directeur général de la galerie Lelong