Georges Duhamel

Paris, 30 juin 1884 - Valmondois (Val-d'Oise), 13 avril 1966

Georges Duhamel.
© René Saint-Paul / Rue des Archives

Le 13 avril 1966 décédait dans sa « maison des champs », veillé par la « compagne de [sa] vie », Blanche Albane, l’écrivain-médecin Georges Duhamel, auteur de quelque cent cinquante ouvrages, l’un des grands écrivains de son temps, « l’un des maîtres spirituels de l’Europe » (A. Maurois).

Étudiant en médecine au début du siècle, membre de l’Abbaye de Créteil, groupe fraternel d’artistes (1906-1908), il s’était fait connaître par des recueils de poèmes et des pièces de théâtre mais c’est par ses récits de guerre qu’il devint célèbre. Engagé volontaire en août 1914, affecté à l’hôpital Bégin puis dans les ambulances du front, il soigna plus de quatre mille blessés et pratiqua deux mille trois cents opérations. Surmené parfois jusqu’à l’égarement, il décida de se consacrer à sa tâche de « panseur de plaies » mais, dès l’hiver 1915, il entreprit de livrer un témoignage devant la conscience du monde. Ainsi parurent Vie des martyrs (1917) et Civilisation (prix Goncourt, 1918). Tandis que, dans le premier ouvrage, il s’abstenait de tout commentaire pour servir de « secrétaire aux soldats », dans Civilisation, il unissait sa voix à celle des martyrs pour évoquer la tragédie de la mort de l’homme et la faillite de la civilisation industrielle, forme nouvelle de barbarie. Si la civilisation « n’est pas dans le coeur de l’homme, eh bien ! elle n’est nulle part ». Dès 1917, dans un essai sur « le règne du coeur », alors que l’attente d’un premier enfant changeait pour lui « le sens et le goût de la vie », il s’engageait dans un combat qui allait orienter son oeuvre. En 1919, il précisait dans La Possession du monde les fondements d’une civilisation morale capable de remédier, par la victoire de l’esprit, aux excès d’une civilisation mécanisée et d’assurer aux hommes le bonheur, qui est « le but de l’humanité comme il est le but de la vie ». Au retour de la paix, il renonçait à ses recherches en laboratoire et à sa critique au Mercure de France pour « mettre tout en oeuvre pour empêcher le retour de l’absurde et monstrueux événement ».

Voyageur infatigable dès sa jeunesse, il reprit ses pérégrinations à travers l’Europe et le monde, recueillant ses observations dans divers ouvrages parmi lesquels Le Voyage de Moscou (1927) et Scènes de la vie future (1930) suscitèrent de vives critiques. Estimant que les solutions aux problèmes de la collectivité ne seraient que des « pis-aller » si l’individu se révélait incapable de se réformer lui-même, il expérimentait cette possibilité de salut dans Vie et aventures de Salavin. En 1932, Tel qu’en lui-même désignait par la mort du personnage l’ultime échec du « frère malheureux » qui n’avait pas réussi à changer d’âme. Conçue comme « une consolation de l’équilibre », la Chronique des Pasquier qui devait apparaître comme l’histoire d’un succès allait vite ressembler à l’histoire d’un échec. Le message final de Laurent Pasquier, contraint de vivre le désespoir et l’absurde d’un monde sans rémission, reflétait le drame de l’écrivain comblé d’honneurs mais voué à poursuivre son combat pour la paix et la civilisation humaine dans « l’angoisse et l’affliction ».

Élu en 1935 à l’Académie française, en 1937 à l’Académie de médecine, en 1940 à l’Académie de chirurgie, président de l’Alliance française en 1937, l’auteur des Fables de mon jardin (1936), entouré de ses fils, de son épouse et d’amis, aurait pu prétendre à la possession du bonheur s’il n’avait perçu dès 1933, dans l’arrivée de Hitler au pouvoir et la propagande nazie, un « péril de mort ». Afin d’alerter ses compatriotes, il décidait de collaborer au Figaro et divers journaux. Ses articles, en grande partie réunis dans Mémorial de la guerre blanche (1939) et Positions françaises (1940), lui valurent d’être la cible de l’occupant : perquisitions à son domicile, pilonnage de Lieu d’asile, interdiction de publier dès 1941, puis de réimprimer d’anciens ouvrages, menace de déportation. Élu secrétaire perpétuel de l’Académie française en 1942 (il démissionna en 1946), il adoptait une « résistance à visage découvert », faisant attribuer des prix littéraires à des écrivains « maquisards » tandis que ses propres ouvrages étaient imprimés dans la clandestinité ou à l’étranger. Cette Seconde Guerre mondiale, « celle de la honte et de la dégradation », allait marquer dans la vie et l’oeuvre de Duhamel une rupture et un recommencement. Dès la Libération, il reprenait ses voyages en qualité de président mondial des Alliances françaises, célébrait « la musique consolatrice », livrait ses réflexions sur les « problèmes de l’heure » et les « problèmes de civilisation », poursuivait la rédaction de ses mémoires commencée en 1944 et s’engageait dans une nouvelle quête du salut en des romans dont la critique contribua à l’oubli dans lequel l’oeuvre est tombée.

Le cinquantenaire de sa mort coïncidant avec le centenaire de l’achèvement de Vie des martyrs laisse espérer la redécouverte de ce premier ouvrage de guerre traduit jadis en des dizaines de langues et une juste reconnaissance de l’intérêt historique et de l’actualité de l’ensemble de l’oeuvre.

 

Arlette Lafay
professeur émérite des universités
vice-présidente de l’association des Amis de Georges Duhamel et de l’Abbaye de Créteil