Publication des Tragiques d'Aggripa d'Aubigné

1616

Portrait de Théodore Agrippa d’Aubigné,
huile sur toile de Bartholomäus Sarburgh, 1622,
Suisse, Kunstmuseum de Bâle.
© Photo Kunstmuseum Basel, Martin P. Bühler

Curieuse (et incohérente) année 1616. Elle voit une révolte et la ruineuse paix de Loudun, les retournements de fortune du prince de Condé, le délitement du parti protestant. Après l’engagement ardent, Agrippa d’Aubigné (1552-1630), gouverneur de la place forte de Maillezais, publie en août ce brûlot, commencé depuis quelque trente années, Les Tragiques, imprimé à son domicile par l’imprimeur niortais Jean Moussat, comme le sera ensuite son Histoire universelle (1618-1620) : près de neuf mille alexandrins dans cette première version, où les vengeances ne sont pas seulement celles que Dieu réserve aux impies.

Aubigné, au sein même du poème et dans Sa vie à ses enfants, lui donne plusieurs origines, fruit de la violence subie et exercée : visions de fièvre dues aux blessures, témoignage devant la postérité, inspiration divine. Plus probablement, des morceaux successifs, commencés durant les guerres mais dont plus d’un tiers concernent des faits survenus après 1600, trouvent une orchestration qui mène le lecteur de la terre des Misères au ciel du Jugement, des ravages de l’Antéchrist à l’entrée dans l’éternité. Sept chants, nombre sacré, et autant de styles passionnels : le premier plus pathétique sur les horreurs de la guerre civile ; le chant II, satirique, sur les vices des Princes ; le chant III contrasté entre l’horreur des juges sanglants et le triomphe céleste de la Justice ; les chants IV, V et VI en longues litanies nominales des histoires vues, martyres, combats, vengeances de Dieu ; le chant VII en visions prophétiques de la fin des temps. Les points de vue sont sans cesse en mouvement, en excès comme les passions, dans des « inventions » spectaculaires : le narrateur, juge en réflexion, croyant en extase, capte le regard de Dieu parcourant la terre enfumée par les bûchers, ou le point de vue des martyrs au ciel se regardant mourir. Au centre, le jour sanglant de la Saint-Barthélemy.

Poème héroïque nourri d’érudition antique et biblique, Les Tragiques sont la transmutation des malheurs, des résistances et un adieu aux armes. Depuis la conversion et surtout la mort d’Henri IV, les protestants voient s’effondrer leurs droits chèrement conquis. La politique d’alliance avec l’Espagne, les infractions à l’édit de Nantes et la volonté de rétablir le catholicisme en Béarn, motivent pour eux un droit de révolte. Aubigné a défendu depuis 1611 l’opinion des « Fermes » du parti, il a en 1615 devancé la décision de l’assemblée politique protestante de Nîmes de rallier la révolte du prince de Condé. Deux mois confus, où les troupes amies font plus de mal que si l’on se battait vraiment, puis une réunion à Loudun des chefs de la noblesse protestante et des envoyés du roi. Aubigné en part vite, indigné des ralliements, qu’il considère comme de la lâcheté ou des achats de conscience, une « foire publique des générales lassitudes et des particulières infidélités ».

Aubigné, compagnon d’Henri IV, ne retrouve là aucun des principes de sa vie, comme il l’élucide rationnellement dans ses écrits politiques : il lui restera l’exil à Genève. La rage et l’humiliation, l’invective, la prière soutiennent sa revanche poétique. Dans un univers qui est le champ de bataille du bien et du mal, l’histoire des réformés, des « Feux aux Fers », ne trouve d’espérance que dans l’au-delà.

À qui Aubigné a-t-il montré ce poème publié sans nom d’auteur, où le nom de certains coupables a été laissé en blanc par prudence ? Deux copies de sauvegarde et une édition augmentée, sans doute posthume, montrent que le poème n’est pas clos. Nous avons peu de témoignages de lecteurs ; l’auteur s’efface, tout juste relié à Henri IV ou à sa petite-fille, Mme de Maintenon. Le XVIIIe siècle apprécie ses oeuvres satiriques et Sa vie (réécrite comme un roman picaresque). Il faut attendre le XIXe siècle pour qu’à la suite de Sainte-Beuve on redécouvre Les Tragiques, non sans réticences (confus, fanatique, archaïque…) : on y voit au mieux un mélange de Juvénal et d’Ézéchiel, pour reprendre une formule souvent répétée. Mais, vers 1850, tout change : le renouveau du protestantisme et de son histoire, le mouvement des idées politiques préparent à accepter un lyrisme national, la critique des tyrans, la personnalité inspirée d’un poète seul contre tous, militant d’une absolue justice. L’auteur passe du pâle statut de « continuateur de Ronsard » à « un de nos grands poètes », Les Tragiques sont réévalués comme son oeuvre principale, puis comme un chef-d’oeuvre, sommet du style baroque.

L’admiration qu’on porte à son style flamboyant et à la force des convictions estompe les diffi cultés ou les ambiguïtés de lecture de ce poème dont la violence intolérante pourrait bien être (trop) actuelle.

 

Marie-Madeleine Fragonard
professeur émérite de l’université Sorbonne Nouvelle
présidente de l’Association des Amis d’Agrippa d’Aubigné

 

 

Voir Célébrations nationales 2002

Source : Recueil des commémorations 2016