Saint François de Sales

« Je suis savoisien de naissance et d’obligation. »

En venant au monde à Thorens, en Haute-Savoie, François de Sales naquit en effet savoyard. Toute sa vie il eut soin de décliner poliment de prestigieuses sollicitations qui l’appelaient en France, dont celle d’Henri IV qui n’hésitait pas à le qualifier de « Phénix des évêques » et d’« oiseau rare sur la terre ».

Enfant de nature violente et émotive, sa formation fut d’abord confiée aux jésuites parisiens du collège de Clermont. À vingt ans, il dut affronter une crise intérieure aussi dramatique que fondatrice. Son goût pour la théologie lui fit aborder douloureusement la question de la prédestination : reprenant l’interrogation angoissée de Luther soixante-six ans auparavant, on s’interrogeait alors sur ce qui assurerait la « justification » des mortels lors de leur comparution devant le Souverain Juge. L’intuition pessimiste de saint Augustin avait laissé envisager que seul un très petit nombre de prédestinés serait sauvé. L’étudiant se sentit alors damné, s’affola et somatisa cette angoisse jusqu’à mettre son existence en danger. Un sursaut spirituel personnel lui permit à la fois de sortir de cette crise et d’apporter un regard différent sur l’homme et sur Dieu. En témoigne sa protestation : « Quoi qu’il arrive […] quoi que vous ayez arrêté à mon égard […] je vous aimerai, Seigneur, au moins en cette vie […] et j’espérerai toujours en votre miséricorde. » Désormais, il décrira le Dieu des chrétiens comme un père infiniment aimant, dans l’esprit du Cantique des cantiques, découvert avec ravissement en Sorbonne avec l’enseignement du bénédictin Génébrard. Poursuivant sa formation à Padoue, cité cosmopolite renommée pour son jardin botanique, ses expérimentations médicales et son dynamisme intellectuel, l’étudiant soutiendra deux thèses de doctorat en droit. À vingt-quatre ans, son désir d’être prêtre lui fit affronter une autre forme de déterminisme. La volonté de son père était de voir en lui la réalisation de sa formation internationale sous la toge rouge des sénateurs du duché de Savoie. Il fallut batailler pour obtenir l’ordination tant désirée. Sa première mission le conduisit en Chablais, alors terre protestante. Son analyse de la situation s’y révéla novatrice. Si le juriste, en lui, tenait à l’homogénéité religieuse garante de l’unité d’un État, son action se voulait marquée par un esprit particulier. Aussi déclara-t-il à Noël 1593 : « C’est par la charité qu’il faut ébranler les murs de Genève, par la charité qu’il faut l’envahir, par la charité qu’il faut la recouvrer… » Les portes closes lui firent alors imaginer de glisser des libelles rédigés par ses soins. Ainsi, quatre années durant, cette manière inédite de communiquer inaugura-t-elle la distribution à domicile d’une presse périodique. Car ces feuilles volantes avaient déjà tout du journal d’opinion. Les deux cent soixantequinze numéros qui en furent tirés proposaient – qui plus est gratuitement – une actualité combative rédigée sous la forme d’une dialectique charmeuse et la moins polémique possible. Quarante ans avant la première Gazette de Théophraste Renaudot furent ainsi inventées les prémices de la presse moderne. La déontologie en était exigeante et fondée sur une grande rigueur documentaire conjuguant aussi la capacité d’analyser les enjeux, la vivacité d’un style plaisant et la promptitude à réagir sur l’événement. Devenu évêque, François de Sales s’attela à la tâche écrasante de réorganiser un diocèse à la fois savoyard français et genevois dans l’esprit du concile de Trente. On le vit visiter toutes ses paroisses, « tirant chemin » dans des conditions souvent éprouvantes. Vieilli avant l’âge, « l’évêque au sourire » qui avait su définitivement briser son vieil instinct aristocratique de colère mourut âgé de cinquante-cinq ans. Ses oeuvres littéraires furent très bien accueillies. Son Introduction à la vie dévote parue en 1609 constitua même le plus grand succès de librairie de son temps avec près de quatre cents éditions tandis que son oeuvre majeure demeure le Traité de l’amour de Dieu édité en 1616. Le ton et l’intuition de ces ouvrages étaient nouveaux. La sainteté y était dépeinte de manière optimiste, accessible à chacun, quel que soit son état de vie. Le style puisait dans la nature une multitude d’illustrations très plaisamment exploitées. Homme de lettres humaniste, cofondateur de l’ordre de la Visitation mais aussi de l’académie Florimontane qui préfigurera sa grande soeur française, grand communicateur dans un monde difficile, François de Sales aura, dans l’une de ses lettres, ces mots désormais gravés sur le socle de la statue érigée en son honneur à Annecy : « un jour viendra que de m’aymer ne sera plus reproché à personne ».

Michel Tournade,

oblat de Saint-François de Sales

docteur ès lettres

 

 

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