Charles Baudelaire

Paris, 9 avril 1821 – Paris, 31 août 1867

Baudelaire mourut le samedi 31 août 1867, tandis que l’Exposition universelle de Paris battait son plein sur le Champ-de-Mars. Les obsèques eurent lieu dès le lundi 2 septembre. Un émouvant petit tableau inachevé de Manet représente, croit-on, l’enterrement du poète : sous un ciel d’orage, dans un paysage triste, un mince cortège suit un corbillard vers le cimetière Montparnasse ; au loin, le Val-de-Grâce, la montagne Sainte-Geneviève et le dôme du Panthéon. Peu d’amis étaient présents ce jour-là, dont Banville, Asselineau, Manet, autour de Mme Aupick, la mère du poète ; c’était la fin de l’été, le faire-part avait été envoyé un dimanche, le temps était menaçant (un coup de tonnerre éclata « comme on entrait au cimetière », dira Asselineau), et Baudelaire agonisait depuis de longs mois.

Quand il fit une chute dans l’église Saint-Loup à Namur en mars 1866, il séjournait à Bruxelles depuis avril 1864, et tout allait de mal en pis. Ses conférences réunissaient peu de public et ses négociations pour vendre ses œuvres n’aboutissaient pas ; il souffrait de névralgies et de troubles digestifs. Après la chute de Namur, son état s’aggrava rapidement ; il dicta encore quelques lettres, mais il perdit bientôt l’usage de la parole, et la paralysie gagna son côté droit. Sa mère le rejoignit à Bruxelles, puis il fut ramené en juillet à Paris, où il survécut plus d’une année dans la maison de santé du docteur Duval, près de l’Étoile. Ses amis lui rendirent d’abord visite, puis moins.

Les trois dernières années de la vie de Baudelaire furent affreuses. On lit dans la désolation les nombreuses lettres de Bruxelles qui en témoignent. Baudelaire se débat contre les troubles de sa santé, contre les ennuis financiers, contre les éditeurs, les directeurs et les rédacteurs de revue qui font des difficultés pour le publier. Un poème en prose paraît parfois, de plus en plus grinçant. Comme il l’écrit à Sainte-Beuve le 15 janvier 1866 : « J’ai tâché de me replonger dans Le Spleen de Paris (poèmes en prose) ; car, ce n’était pas fini. Enfin j’ai l’espoir de pouvoir montrer, un de ces jours, un nouveau Joseph Delorme accrochant sa pensée rapsodique à chaque accident de sa flânerie et tirant de chaque objet une morale désagréable. Mais que les bagatelles, quand on peut les exprimer d’une manière à la fois pénétrante et légère, sont donc difficiles à faire ! » De plus en plus amer, il accumule les observations vengeresses sur les Belges, conçues sous le titre Pauvre Belgique ! ou La Belgique déshabillée.

Son ami Manet, très affecté par le scandale d’Olympia, tableau exposé au Salon de 1865, lui fait confiance et lui demande un « jugement sain » sur son œuvre, pour trancher entre l’artiste et ses critiques, pour lui dire qui « se trompe », lui-même ou ses censeurs. Mais Baudelaire, le 11 mai 1865, lui répond de manière fameusement ambiguë : « On se moque de vous ; les plaisanteries vous agacent ; on ne sait pas vous rendre justice, etc., etc. Croyez-vous que vous soyez le premier homme placé dans ce cas ? Avez-vous plus de génie que Chateaubriand et que Wagner ? On s’est bien moqué d’eux cependant ? Ils n’en sont pas morts. Et pour ne pas vous inspirer trop d’orgueil, je vous dirai que ces hommes sont des modèles, chacun dans son genre, et dans un monde très riche ; et que vous, vous n’êtes que le premier dans la décrépitude de votre art. »

Baudelaire, né en avril 1821, n’a pas encore quarante-cinq ans lorsque sa vie est irrémédiablement condamnée. Cette existence a été faite de frustrations et de douleurs, la plus grande d’entre elles ayant sans doute été causée par le procès qui suivit la publication des Fleurs du Mal en 1857 et par la condamnation à la suppression de six pièces du recueil. Baudelaire leur substitua les plus beaux poèmes des « Tableaux parisiens », composés à Honfleur auprès de sa mère, durant son dernier moment de bonheur créateur, dont « Le Cygne », « Les Sept Vieillards », « Les Petites Vieilles », dédiés à Hugo, ainsi que « Le Voyage », qui conclura la nouvelle édition du recueil en 1861 : « Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! » Il écrit alors à son éditeur Poulet-Malassis : « Nouvelles Fleurs du Mal faites. À tout casser, comme une explosion de gaz chez un vitrier. » Et à un directeur de revue : « C’est le premier numéro d’une nouvelle série que je veux tenter, et je crains bien d’avoir simplement réussi à dépasser les limites assignées à la Poésie. » La vie de Baudelaire a été un échec, comme le lui reprochait Sartre, lequel regrettait que le poète n’eût pas pris le parti du progrès, mais c’est de cet échec qu’est issue l’œuvre qui a déterminé les voies de la poésie future. Quelques jours avant la chute de Namur, Baudelaire avait lu un hommage de Verlaine : « Il paraît que l’école Baudelaire existe », écrit-il alors à sa mère. Et il s’en montre inquiet auprès d’un autre correspondant : « Pour dire la vérité, ils me font une peur de chien. Je n’aime rien tant que d’être seul. » Verlaine, Mallarmé, Rimbaud, mais aussi Apollinaire et le surréalisme, c’est de Baudelaire que la poésie est repartie. 1867 fut une année terrible. Commémorons plutôt 1917, il y a cent ans, quand l’œuvre tomba dans le domaine public et que soudain Les Fleurs du Mal, désormais largement accessible dans de nombreuses éditions, devint le classique de la modernité.

Antoine Compagnon

professeur au Collège de France