Octave Mirbeau

Trévières (Calvados), 16 février 1848 – Paris, 16 février 1917

Après un demi-siècle d’injuste purgatoire, Octave Mirbeau commence enfin à être remis à sa vraie place : une des toutes premières de notre littérature. Les raisons pour lesquelles ceux qui le découvrent aujourd’hui manifestent tant de ferveur sont celles-là mêmes qui, depuis un siècle, lui ont valu la réprobation des « bien-pensants » de tout poil, que sa disparition ne pouvait que réjouir.

Son crime, à leurs yeux ? Avoir dessillé les yeux de ses lecteurs, leur avoir révélé les dessous peu ragoûtants de la société bourgeoise et de l’homme prétendument « civilisé » dans leur hideuse nudité, bref les avoir obligés à « regarder Méduse en face ». Pour s’être scandalisé de tout ce qui choquait ses exigences de Vérité et de Justice – les valeurs cardinales des dreyfusistes –, il est devenu lui­-même scandaleux. Et pour avoir voulu faire partager ses révoltes, ses haines et ses mépris, comme ses passions et ses coups de cœur, il a été jugé infréquentable par les tenants du désordre établi, qui ont tenté, post mortem, de démonétiser un message aussi radicalement subversif. Rien ne semblait pourtant prédestiner ce fils d’officier de santé d’un bourg normand, Rémalard, petit-­fils de notaires et élevé chez les jésuites de Vannes, à devenir le grand démystificateur, qui s’est attaqué à toutes les institutions oppressives et aliénantes (la famille, l’école, l’armée, l’Église catholique, la pseudo-­démocratie, la presse) et s’est employé à discréditer toutes les valeurs mystificatrices de la société de son temps : la Patrie, toujours assoiffée de sang, l’argent mal acquis, les « honneurs » qui déshonorent et qui sont « légion », la pseudo­-science charlatanesque, la célébrité médiatique, l’Académie tardigrade… Il aurait pu devenir notaire et se retrouver dans la peau d’un de ces bourgeois répugnants, dépourvus de conscience et de pitié, dont il a peuplé ses contes et ses romans. Mais attiré irrésistiblement par la Ville lumière, le jeune provincial en révolte a choisi la voie de l’émancipation par l’écriture. Après avoir dû vendre sa plume pendant une douzaine d’années, comme pisse­-copie à gages, secrétaire particulier et « nègre », au terme d’une crise morale et d’un grand tournant, il a entrepris sa rédemption en la mettant désormais au service de ses valeurs éthiques et esthétiques. À partir de 1885, il entame une carrière de romancier en perpétuel renouvellement (Le Calvaire, 1886, L’Abbé Jules, 1888, Sébastien Roch, 1890, Le Jardin des supplices, 1899, Le Journal d’une femme de chambre, 1900, La 628-E8, 1907, Dingo, 1913), puis de dramaturge à succès en quête de voies nouvelles (Les Mauvais Bergers, 1897, Les Affaires sont les affaires, 1903, Le Foyer, 1908). Dans le domaine du roman, il a rompu progressivement avec les présupposés du réalisme et s’est peu à peu affranchi des conventions du genre, contribuant ainsi à la mort du roman. Au théâtre, il a renoué avec la tradition moliéresque de la grande comédie classique de mœurs et, parallèlement, dans ses Farces et moralités (1904), il a ouvert la voie au théâtre de l’absurde et à la distancia­tion brechtienne. Doté d’un goût très sûr, voire d’une espèce de prescience, il a promu les grands artistes novateurs : Monet, Rodin, Pissarro, Van Gogh, Cézanne, Camille Claudel, Maillol, Vallotton. Écrivain engagé dans tous les grands combats de son temps, il est aussi l’incarnation de l’intellectuel éthique, c’est-­à-­dire conscient de ses responsabilités sociales et qui met à profit son talent, sa notoriété, son entregent et son impact médiatique pour servir des valeurs, sans être pour autant ni un expert prétendant apporter des solu­tions, ni un militant au service d’une cause politique, ni un politicien suspect d’ambitions personnelles.

Pacifiste, antimilitariste et partisan de l’amitié et de la coopération franco­-allemandes, Octave Mirbeau est mort, le jour de son soixante-­neuvième anniversaire, désespéré par la monstrueuse boucherie en cours.

Pierre Michel

président de la Société Octave Mirbeau