Offensive du Chemin des Dames

1917

Le 16 avril 1917 à l’aube, sous un ciel gris brouillé de pluies et de bourrasques, l’armée française se lançait à l’assaut des positions allemandes, sur un front d’une soixantaine de kilomètres, entre Soissons et Reims. Alors en avant des tranchées de départ, une modeste départementale surmonte encore aujourd’hui en sa longueur l’étroit plateau-couloir qui s’allonge entre les vallées de l’Aisne et de l’Ailette. C’est le « Chemin des Dames », tel que la mémoire locale nommait encore le sentier jadis aménagé pour les tantes de Louis XVI s’offrant à visiter la duchesse de Narbonne au château de la Bove, et tel que la carte d’état-major en avait gardé le souvenir. L’érudition désuète, la rusticité que fleurait ce décor sacrifié dans une terrible mêlée, participent aussi de la tragédie, cœur de la crise morale qui fit de 1917 « l’année trouble » de la Grande Guerre.

Le drame du « Chemin des Dames », ce fut d’abord une sanglante désillusion. Malgré la préparation d’artillerie, dès les premières heures, les vagues de fantas­sins français se brisèrent sur des positions insuffisamment détruites, ces nids de mitrailleuses prenant les attaquants de flanc, voire à revers, depuis des abris béton­nés à l’entrée des creutes, anciennes carrières creusées dans le calcaire des versants. L’offensive arrêtée début mai, c’étaient au mieux quelques kilomètres gagnés, au prix de plus de cent mille hommes tués ou hors de combat, quand l’ambi­tieux projet du généralissime Robert Nivelle prévoyait la rupture dès le pre­mier jour, avant l’exploitation vers Laon, et même la frontière du Nord. Tous, gradés et hommes du rang, avaient espéré la percée libératrice et la fin de la guerre. Nivelle, reconnu brillant tacticien pour avoir achevé de dégager Verdun par la reprise de Douaumont en décembre 1916, croyait tenir la « méthode ».

La crise morale, qui devait culminer dans les mutineries, ébranla le pays à la mesure de la déception. Les interpellations parlementaires réclamèrent une commission d’enquête concédée en juillet. Entre­temps, dès la fin avril, les refus d’obéissance se répandaient sur le front, gagnant en mai la moitié des grandes unités, plus ou moins touchées par des refus de remonter en ligne. Cependant, c’était l’extension des grèves à l’arrière, la révolution allumée en Russie depuis mars. Les tentatives de paix animèrent les chancelleries toute l’année, l’entremise des princes de Bourbon-­Parme se nouant en pleine bataille. L’émoi du défai­tisme et de la trahison, après avoir fait tomber en octobre Mata Hari sous les balles à Vincennes, amènerait Clemenceau au pouvoir en novembre. Autour des fantassins français sacrifiés devant Laffaux, Hurtebise et Craonne, la guerre ne semblait­elle pas elle­même moribonde au printemps de 1917 ? Au vrai, généraux et Poilus faisaient alors le même constat : la conduite des opérations devait changer. Le 15 mai, Pétain remplaçait Nivelle. On n’atten­drait plus la percée par l’assaut obstinément renouvelé en profondeur, mais la multiplication d’offensives à objectifs limités, répétant le long du front les succès obtenus par la surprise, avec le recours croissant au matériel de l’avenir, les chars et les avions. L’armée de 1918 et de la victoire allait en sortir, au combattant plus proche du grenadier­-voltigeur actuel que du mobilisé en pantalon rouge d’août 1914. Cette évolution, dans la révolution tactique ouverte depuis l’hécatombe des frontières, n’était pas sans mérite. Pendant la bataille d’avril, l’aviation, encore balbutiante et gênée par le mauvais temps, n’avait guère été efficace pour guider les réglages d’une artillerie qui avait échoué à neutraliser les feux ennemis. Plus grave encore, le premier engagement des lourds chars Schneider à Berry-­au-­Bac s’était achevé sur le désolant aban­ don de carcasses calcinées, certes auréolé par la mort héroïque du commandant Louis Bossut. Or, à l’été 1918, les FT Renault perceraient au sud de Soissons, sous un ciel saturé de Spad « attaquant à la bombe et à la mitrailleuse ».

À l’entrée nord de Berry­-au-­Bac, le massif Monument des chars inauguré en 1922 est le premier des mémoriaux érigés en souvenir des combats livrés cinq ans auparavant. D’autres ont suivi à Hurtebise, Craonne, Laffaux ou Cerny, mais comme avec réticence, pour ce qui restait d’abord un échec, ensuite une tragédie dont les acteurs, un peu trop associés à des mutins, n’étaient peut-­être pas les plus encouragés à susciter dédicaces et discours officiels. En contrepoint, la Chanson de Craonne avait, dès le temps des tran­chées, entamé une carrière protestataire en inscrivant les lieux dans la dissi­dence. Mêlées au souvenir de Mesdames, filles de Louis XV, à cette terre, désormais meurtrie, de champs, de vallées et de villages modestes, ses paroles grinçantes, bercées par la mélodie d’une valse sentimentale d’avant-­guerre, résument encore la stupéfaction d’une France Belle Époque broyée dans un carnage industriel.

Laurent Chéron

professeur agrégé d’histoire

 

 

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  • Le poète Henry-Jacques, mobilisé en 1914 et blessé deux fois, écrivit deux recueils de poèmes à l'issue du conflit, La Symphonie Héroïque et Puis ils moururent. La Symphonie Héroïque a été rééditée en 2017.