Alphonse Juin

Annaba (anciennement Bône, Algérie), 28 novembre 1888 – Paris, 27 janvier 1967

« Fils de soldat, Alphonse Juin, partout et toute sa vie, fut avant tout un soldat. » Tels sont les mots portant le grand homme vers son dernier repos des Invalides, le 1er février 1967. Éloge ou désaveu ? Le maréchal en effet fut également résident général au Maroc de 1947 à 1951, conseiller de tous les gouvernements de la IVe République, auteur de plusieurs livres, successeur en 1953 de Maurice Barrès à l’Académie française...Mais il divise à sa mort. Ainsi, tout camarade de promotion à Saint-­Cyr et président de la République fût­il, n’a-­t'­il pas hésité, lui, le natif de Bône, à s’opposer publiquement au général de Gaulle lors de l’indépendance de l’Algérie. L’éloge funèbre n’est d’ailleurs pas prononcé par celui­-ci, mais par le ministre des Armées, Pierre Messmer. Et encore l’Algérie ne fut-­elle que l’ultime pomme de discorde. Parce que lui-­même aimait à répéter que « l’Histoire jugerait », il est impossible de ne pas rappeler les griefs dont Juin fut l’objet toute sa vie, résumés par ses détracteurs dans une formule assassine : « Juin ? de quelle année ? » En juin 1940 en effet, l’ancien collaborateur de Lyautey commandait la 15e division d’infanterie motorisée, et il fut capturé à Lille. En juin 1941, il était libéré par les Allemands de la forteresse de Königstein, et il s’entre­tenait avec Goering, à Berlin, le 20 décembre suivant. En juin 1942 enfin, il commandait l’armée d’Afrique du Nord qui, cinq mois plus tard, allait tirer sur les Alliés. Tout cela, Pierre Messmer le sait quand il s’exprime à l’ombre de l’Empereur. Mais, ce jour-­là, l’homme politique laisse la place au guerrier de Bir Hakeim. Lui, de Juin, il veut ne retenir que le major de Saint-­Cyr en 1911, l’intrépide lieutenant de la pacification du Maroc et de la Grande Guerre où il perdit l’usage du bras droit, le parfait tacticien qui sauva une part de l’honneur français lors de la manœuvre désespérée de la Dyle en mai 1940, une autre pendant les combats aussi déments qu’oubliés de la libération de la Tunisie en 1943, et puis, et puis, l’immense stratège de la campagne d’Italie, celui qui, un autre mois de juin, en 1944, offrit les clés de Rome aux Alliés. « L’Histoire jugera », répétait Juin ? En réalité, elle ne l’a jamais fait. Il n’a pas été assez dit que, de tous les généraux français de la Seconde Guerre, Juin fut indéniablement le plus grand sur le plan militaire. Il fut ensuite la voix de la France à l’OTAN, un des artisans de l’arme nucléaire nationale. Mais pour la postérité, plus que tout, la République doit lui savoir gré d’avoir apporté l’indispensable démonstration de ce pour quoi elle a été créée, à savoir que le fils d’un gendarme et d’une couturière peut lui aussi prétendre à la meilleure des destinées.

Jean-Christophe Notin
historien

 

 

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