Anne Louis Girodet

Montargis (Loiret), 5 janvier 1767 – Paris, 9 décembre 1824

Frivolité est une oeuvre inconnue jusqu’à ce jour du célèbre Girodet. C’est une miniature de 45 millimètres de diamètre peinte sur ivoire ; son autoportrait en allégorie de la frivolité comme l’indique une inscription ancienne derrière la miniature Le jeune homme aux yeux bleus, aux longs cheveux blonds et bouclés, ressemble trait pour trait à l’Autoportrait au bonnet phrygien, autre miniature sur ivoire qui fut révélée par l’exposition monographique qu’organisa le Louvre en 2005. Il a le même âge, un peu plus de vingt ans. Cette ressemblance et cette technique suggèrent un étrange dialogue, philosophique et sincère, une confession peut-être, une identité théâtralisée, déroutante, une provocation, principe qui nourrit chacune de ses créations. « Je préfère le bizarre au plat », avait-il dit à son maître Jacques-Louis David qui confessait, un peu exaspéré, ne pas le comprendre. Cette iconographie inhabituelle, savante, détournée est ainsi au coeur de son oeuvre, comme dans ses deux Danaé, la première de 1798, au musée de Leipzig, nue et debout sur un lit de fleurs, séduite comme Narcisse par sa propre image, l’autre peinte en plein Directoire, chef-d’oeuvre du musée de Minneapolis, un portrait de Mlle Lange en courtisane corrompue, plumant un dindon et recueillant dans ses voiles une pluie d’or qui blesse au sang l’aile d’une colombe. Dans Frivolité, le papillon de Psyché, allégorie de l’âme et donc de la mort, est magnifié, un bijou plus qu’un insecte, déployant des ailes somptueuses aux reliefs de brocatelle. Le papillon s’est posé au bout d’un doigt bagué. Le jeune Girodet, de profil, est drapé à l’antique comme il se montre si souvent dans ses autoportraits. Mais le drapé ici est luxueux, de soie et d’or peut-être, tenu par une énorme agrafe couverte de diamants. Le luxe aussi dénonce la frivolité. Il fallait un choix étrange, inattendu, il fallait célébrer cet art de surprendre qui fut le sien afin de commémorer sa naissance, quand ses tableaux souvent monumentaux sont presque tous au musée du Louvre ; Le Sommeil d’Endymion, peint en 1791, le Portrait de Benoît Agnès Trioson étudiant des figures dans un livre, peint en 1798, la terrifiante Scène du Déluge, de 1806, qui résume peut-être son idée du monde ou du moins peut le faire croire ; Pygmalion et Galatée son dernier tableau et surtout, celui de 1808, les mythiques Funérailles d’Atala, dont la gloire supportée par les images du Petit Larousse efface celle de la nouvelle dont s’inspira le peintre, une oeuvre de Chateaubriand qui synthétise à elle seule la naissance du romantisme français. De Chateaubriand, en 1810, Girodet fit aussi le portrait, que le grand écrivain confia à Mme Récamier et légua à sa ville natale de Saint-Malo. Au château de Versailles on peut voir ses toiles les plus monumentales, La Révolte du Caire : un immense bain de sang, un massacre, un hurlement d’or, de bleu et de rouge qui plonge nos yeux stupéfiés dans l’horreur comme le tableau du Déluge les immobilisait dans l’effroi. Et puis le Portrait du citoyen Belley, un tableau de l’an V (1797), un esclave affranchi, un républicain, député élu du département de Saint- Domingue à la Convention nationale. Jean-Baptiste Belley est le premier homme noir dans la peinture occidentale à être représenté dans sa position officielle de législateur d’un État occidental. Et puis le merveilleux petit musée Girodet à Montargis qui, bon an, mal an, maintient une partie de sa mémoire, en particulier une collection de dessins admirables où se lisent le mieux peut-être son immense culture classique et sa fascination pour Rome, l’art italien, la poésie, sa lecture subtile de Racine. C’est tout près de Montargis que Girodet passa son enfance, orphelin de bonne heure, fils de bourgeois éclairés, cette bourgeoisie qui gérait les charges de l’Ancien Régime avant de voir basculer l’histoire. Il est protégé puis adopté par le docteur François Trioson qui remarque ses dons et le confie à l’architecte Boullée. Repéré par David, il entre dans son atelier avec Fabre et Gérard, ses amis puis rivaux. En 1789 il remporte le prix de Rome, mais la Révolution bouleverse la France, sa carrière et bientôt l’Europe. L’Académie de France, Via del Corso, est incendiée et Girodet malade de la syphilis s’enfuit à Naples. Il y passe les mois les plus violents de la Révolution française et rentre lentement en France, retrouvant un pays très différent de celui qu’il a laissé. Excentrique, raffinée, secrète, la personnalité de Girodet a fait couler beaucoup d’encre. Avec lui naît une nouvelle race d’artistes, une autre idée de l’art qui n’a fait que croître jusqu’à aujourd’hui : « On s’égare dans l’espace, on ne suit plus de routes certaines. Eh bien ! quand on échouerait, il est beau de tomber des cieux. »

Sylvain Bellenger

directeur du musée Capodimonte de Naples