Nomination de Clemenceau comme président du Conseil

16 novembre 1917

C’est en vieil homme impassible, bravant les bourrasques comme les assauts ennemis, que le sculpteur François Cogné a choisi d’immortaliser Clemenceau. Il a le visage calme mais le regard presque féroce, tel un Tigre, ce surnom qu’il a conservé dans notre mémoire nationale. Si Clemenceau occupe une telle place, c’est parce que son accession au pouvoir, le 16 novembre 1917, est un tournant dans la Grande Guerre. Tournant politique, d’abord. Avec lui prend fin l’instabilité ministérielle des premières années du conflit. Le président Poincaré – qui connaît sa capacité à rassembler les différents camps politiques – le nomme pour redonner du souffle à l’union nationale, pour battre en brèche le doute et le défaitisme. Clemenceau y parvient, peu à peu, par ses mots, son style, son intransigeance. C’est également un tournant stratégique. Le programme du chef du gouvernement est bien connu. Il a la force de la simplicité : « Je fais la guerre. » Clemenceau n’entend pas assister en spectateur impuissant à l’évolution des combats, ou se contenter d’attendre « les Américains et les chars ». Il veut être complètement, totalement à l’initiative. Pas depuis son bureau ! Mais depuis le terrain ! Il se rend fréquemment sur la ligne de front, auprès des hommes, fidèle au mot d’ordre qu’il s’est fixé dans sa déclaration du 20 novembre 1917 : « demeurer avec le soldat, vivre, souffrir, combattre avec lui ». Il réforme aussi l’armée, en désignant de nouveaux généraux, en rajeunissant les cadres, en renforçant l’autorité de l’exécutif. En attendant les grandes décisions tactiques de 1918 – l’accroissement des effectifs, la mise en place du commandement unique – il donne déjà, dès les premiers mois de son gouvernement, la mesure de sa détermination. Politique, stratégique, le tournant est surtout moral. Dans une France en proie à la lassitude, fatiguée par la guerre, secouée aussi par les grèves et les mutineries, Clemenceau incarne une forme de sursaut. Celui que les Français attendaient. Clemenceau a donc fait 1917. Mais l’inverse est-il vrai ? Qu’aurait-on retenu du Tigre s’il n’avait pas conduit la France à la victoire ? Beaucoup, c’est certain. Car Clemenceau, à soixante-seize ans, a déjà derrière lui une longue et riche carrière. Il a marqué les esprits en tant que médecin des pauvres à la fin du Second Empire, maire de Montmartre pendant la Commune, ami des impressionnistes, infatigable « tombeur des ministères » aux débuts de la Troisième République, député épris de justice et de liberté à la fin du XIXe siècle. Dreyfusard convaincu, c’est lui qui souffle le titre J’accuse à Zola. Et président du Conseil pour la première fois entre 1906 et 1909, il devient ce « Premier flic de France », farouchement attaché à la défense de la laïcité et de l’ordre républicain. Son prestige est immense, sa notoriété considérable. Et pourtant, s’il n’était pas revenu au pouvoir, ce jour de novembre 1917, l’histoire serait passée à côté de l’essentiel. Car, en acceptant de prendre la tête du gouvernement, Clemenceau fait plus que démontrer son courage, sa force de caractère. Il donne à voir ce que veut dire gouverner un pays. Celui qui a longtemps siégé dans l’opposition nous dit que la critique est utile, précieuse, mais que s’opposer ne suffit pas. Il faut aussi savoir se mesurer, se confronter au réel, faire l’expérience des responsabilités, assumer ses convictions jusqu’au bout. Malgré son âge et l’affaiblissement de ses forces physiques, Clemenceau était toujours prompt à rugir, toujours prêt à tout pour servir la France, la République. Il nous transmet à travers les années un message très fort : ce n’est qu’en gardant intacte sa détermination, qu’en restant fidèle à ses principes, en acceptant d’être à la hauteur du moment, que l’on peut donner cette consistance à l’engagement. C’est un message de cohérence et d’éthique du pouvoir qui nous parle à tous et qui, un siècle plus tard, doit continuer de nous inspirer. Voilà ce que signifie cette accession à la présidence du Conseil : le Tigre, en prenant en main le destin du pays, fait sans le savoir son entrée au panthéon des grands hommes. Ce jour-là, au même titre que Gambetta avant lui et de Gaulle après lui, Clemenceau entre dans la légende et devient ce « Père la Victoire » que l’on continue d’honorer, chaque année, le 11 novembre, au croisement de l’avenue Winston-Churchill et des Champs-Élysées.

Manuel Valls

Premier ministre