Publication du Cornet à dés de Max Jacob

Novembre 1917

En novembre 1914, alors que la guerre semble devoir durer, Max Jacob choisit parmi des milliers d’anciens manuscrits « 300 poèmes chéris pour qu’ils soient publiés s’il meurt ». Cette édition connut de nombreuses embûches : difficultés financières, perte de la gravure de Picasso destinée aux exemplaires de luxe qu’il fallut refaire, grève des typographes et plus généralement la guerre qui désordonna la vie en France. Le recueil parut finalement en novembre 1917 à compte d’auteur. Jacob le fera précéder de deux préfaces dont l’une est considérée comme un manifeste de la refondation du poème en prose. Détournant les genres poétiques, désorganisant les visions familières, Jacob brouille les codes poétiques dans un charivari qui « retourne les syllabes du monde », écrira Jean Cocteau. Jouant des mots et des sons, Le Cornet à dés déroute d’emblée par son anticonformisme, ses décalages soudains, ses para­doxes et son onirisme. Les vers libres introduisent avec une étonnante gravité pleine de légèreté des poèmes d’une grande diversité de tons. Les titres donnent l’indication de genre (« Poème dans un goût qui n’est pas le mien »), évoquent des faits divers ou des héros populaires (Fantômas), décrivent des rêves (« Poème de la lune ») ou multiplient les coq-­à-­l’âne, les calembours et des jeux sonores déconcertants : « Comme un bateau est le poète âgé / ainsi qu’un dahlia, le poème étagé : Dahlia ! Dahlia ! que Dalila lia. » Un ordre rigoureux gouverne cependant cet apparent désordre. Si le poète s’en remet au hasard – ce que le titre laisserait suggérer –, il transcrit plutôt un réel ouvert à ses jeux internes, ses tensions, et ses multiples contradictions. À la manière du cubisme (Jacob en est le témoin privilégié dans l’atelier de Picasso), le poète étudie la composition : « Dans le poème en prose, le sujet n’a pas d’importance, le pittoresque non plus. On est préoccupé par l’accord des mots, des images et de leur appel mutuel et constant. » Cet horizon d’une pureté poétique ouvrira la voie de la poésie moderne : « Je suis le premier dadaïste », déclare Jacob au jeune Tzara admi­ratif. Voué corps et âme à la poésie, le poète pénitent de Saint­-Benoît-­sur­-Loire a été l’un des précurseurs de l’ample mouvement de l’art moderne : « Nous lui devons tous quelque chose », reconnaîtra Cocteau dès 1919. En introduction au Cornet, Jacob écrivait qu’il désirait être lu « non pas longtemps, mais souvent ». Œuvre phare, « livre cube », Le Cornet à dés demeure son ouvrage le plus lu, le plus aimé, le plus souvent réédité. Dès sa parution, il confirma et amplifia son rôle de magister dans la république des lettres. Depuis, de nombreux jeunes poètes sont venus à lui comme à un maître grâce à ce livre singulier et emblématique de l’esprit nouveau qui demeure, aujourd’hui comme hier, d’une stupéfiante modernité.

Patricia Sustrac

présidente de l’association des Amis de Max Jacob

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