André Maurois

Elbeuf (Seine-Maritime), 26 juillet 1885 – Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), 9 octobre 1967

Il fut un temps où ses livres, avec ceux de Mauriac, de Malraux et de Montherlant, passaient de main en main, un temps où il fut célèbre. Le choix était vaste parmi ses romans, ses biographies, ses essais sur le bonheur ou la vie conjugale, ses contes. Il avait du succès. Puis vint mai 1968… Il était mort, l’année d’avant, un 9 octobre, à quatre-vingt-deux ans. On l’avait enterré avec faste et grandeur, comme il se doit pour un monument national. Mais le vent de l’Histoire soufflait la rébellion, la contestation. Il fut marqué au fer rouge comme un représentant de la bourgeoisie provinciale. Son idéal sembla alors d’un autre âge. Son style élégant, maîtrisé, ne fut plus au goût du jour. Ses biographies, à l’encontre de la mode compilatoire anglo­-saxonne qui a sévi ces dernières années, demeurent des modèles du genre. Documentées, mais déliées, elles ont le mérite de proposer un portrait vivant et racontent l’histoire d’une vie, pour que chacun puisse en saisir le sens profond, parfois secret, et en faire sa manne. De son Shelley à son Victor Hugo, elles possèdent à la fois la finesse de l’analyse et le génie de la synthèse. Maurois vise à la clarté, à la simplicité, à ce que Stefan Zweig, cet autre maître de la biographie, appelle, en songeant au parfum, « l’essence suprême ». Quant à ses romans, Climats ou Le Cercle de famille, il me semble qu’en des jours de chagrin, quand la nuit tombe autour de soi, leur lecture vaut tous les médicaments du monde : c’est un bain de consolation. Et d’intelligence. Car si Maurois dispense de la douceur, il écrit sans mièvrerie, jamais, et d’une plume ferme. Son monde est celui des architectures solides, des mondes rassurants. Les émotions, les fragilités, la peur en sont les mystérieux et terri­bles soubassements, mais l’écrivain – le plus tolérant des hommes – leur apporte ordre et harmonie. Les démons, courtoisement traités, sont bannis. André Maurois… Il avait choisi ce pseudonyme en 1917, pour signer son premier livre, Les Silences du colonel Bramble, écrit sur le front des armées. Il avait trente­-deux ans. De son vrai nom, Émile Herzog, il rêvait de commencer une nouvelle vie, loin des horreurs de la guerre, loin aussi des usines familiales, établies en Normandie, à Elbeuf, où son père espérait qu’il lui succéderait. Dans Maurois, il y a mort, disait-­il. C’était le nom d’un village, près duquel il avait bivouaqué. Et André, le prénom d’un cousin – tué en 1914. Sous cette double et funeste ascendance, qui était aussi celle d’une fidélité, se placent cinquante ans d’écriture. Et une œuvre où revenir, pour trouver le calme, la compréhension, les passions dominées.

Dominique Bona

de l’Académie française