Marcel Aymé

Joigny (Yonne), 29 mars 1902 – Paris, 14 octobre 1967

Comme tel ou tel de ses personnages, Marcel Aymé est lui-même multiple et il n’y a pas un Marcel Aymé, mais « ils » sont plusieurs. Ils sont à la fois ou tour à tour : romancier, nouvelliste, conteur, dramaturge, essayiste, journaliste, scénariste et dialoguiste de cinéma. Et toujours avec la même réussite. Au romancier, on doit dix-sept romans, dont maints chefs-d’oeuvre, comme La Jument verte, La Vouivre ou la fameuse trilogie satirique contemporaine, TravelingueUranus Le Chemin des écoliers. Le nouvelliste a publié près d’une dizaine de recueils, dont Le Passe-Muraille, Derrière chez Martin ou Le Vin de Paris. De l’essayiste, tout le monde connaît le sarcastique Confort intellectuel. Au théâtre, le dramaturge n’a pas connu que le succès, mais plusieurs titres de pièces nous restent en mémoire : Clérambard, Lucienne et le Boucher, La Tête des autres, Les Maxibules. De même, au cinéma, Marcel Aymé n’a-­t'­il pas collaboré qu’à des chefs­-d’œuvre, mais sa production comporte plusieurs films dignes de rester, comme La Rue sans nom d’après son propre roman, Crime et Châtiment dont il signa des dialogues empruntés pour l’essentiel à Dostoïevski ou Les Mutinés de l’Elseneur d’après Jack London. On peut y ajouter Nous, les gosses et Le Voyageur de la Toussaint, d’après un roman de Georges Simenon, tous deux réalisés par Louis Daquin. Enfin, on lui doit plus de trois cents articles, parus dans Gringoire, Marianne, Combat, Carrefour ou Le Figaro, qui témoignent de la grande liberté d’esprit qui est une des vertus dominantes de l’écrivain et de son œuvre. Dans tout cela, il n’a pas été fait mention de ce qui demeure sans doute son premier titre de gloire et son chef­-d’œuvre, Les Contes du chat perché, livre unique dans son genre qui assure à son auteur une place entre Perrault et La Fontaine et que baigne un insolite climat poétique. Ce romancier qui a débuté dans ce qu’on appelait alors le « roman populiste », surgeon tardif du vieux naturalisme, ce conteur malicieux était, sans doute et avant tout, un poète, admirateur d’Andersen et de Tchekhov. Et c’est dans les Contes et aussi dans de nombreuses nouvelles qu’éclate le génie poétique de Marcel Aymé, ainsi Les Bottes de sept lieues. Comme l’écrivit Roger Nimier qui admirait fort l’écrivain (la réciproque était vraie) : « cette œuvre dure, âpre et drôle, qu’on la prenne à l’envers, elle devient un conte de fées. Charles Perrault remplace Jules Renard ». Plus loin, il ajoutait : « Ce qui devient tout à fait insensé, c’est l’insertion du merveilleux dans la vie quotidienne. Ici le fantastique et le normal se donnent la main. » Voilà bien la meilleure définition qu’on puisse donner de l’art de cet écrivain singulier, de l’auteur du Passe-Muraille et autres merveilles, et voilà qui lui assure un excellent passeport pour la postérité.

Philippe d’Hugues

ancien administrateur général du Palais de Tokyo

historien du cinéma