Simon de Montfort

Montfort-l’Amaury (Yvelines), vers 1170 – Toulouse (Haute-Garonne), 25 juin 1218

Evenc toit dreit la peira lai on era mestiers
E feric si lo comte sobre l’elm qu’es d’acers…

Et la pierre arriva tout droit où il fallait,
Si bien frappa le comte à son heaume d’acier
Que les yeux, la cervelle, avec les dents du fond,
Le front et la mâchoire elle fit éclater.
À terre il tomba mort, livide, ensanglanté...
Homicide et cruel, le comte sanguinaire
Est mort sans sacrement et ce n’est que justice...

Ainsi le troubadour anonyme qui écrivit les six mille vers de l’épopée occitane connue comme Chanson de la croisade albigeoise , évoque-t'il la mort de Simon de Montfort, la tête fracassée par un boulet de catapulte lancé du haut des remparts de Toulouse. C’était le 25 juin 1218. Le conquérant venu du Nord assiégeait alors la ville insurgée. Né vers 1170 dans la branche cadette des comtes d’Évreux, il n’avait hérité que quelques modestes seigneuries de la vallée de Chevreuse. Mais son lignage avait reçu du roi de France la charge héréditaire de grutier, c’est à dire d’administrateur de la forêt royale d’Yveline. Engagé en 1202 dans la quatrième croisade, il fut l’un des rares à sauver son honneur en refusant de piller pour le compte des Vénitiens la ville chrétienne de Zara sur la côte dalmate. Quittant l’armée dévoyée qui s’en alla mettre à sac Constantinople, il gagna par ses propres moyens la Terre sainte ; une pieuse légende dit qu’il en rapporta deux petits morceaux de la vraie Croix. En 1209, à l’appel du pape Innocent III, dont un légat avait été assassiné sur la berge du Petit Rhône, une croisade se rua sur l’actuelle Occitanie. Sa mission : éliminer par le fer et le feu les hérétiques implantés dans le comté de Toulouse et les principautés voisines, les Cathares, plus souvent appelés alors les Albigeois. Ayant pris la croix, Simon de Montfort se fit vite remarquer par sa vaillance, et en août 1209, après la prise de Carcassonne, les légats firent de lui le capi­taine de la Militia Christi , la « chevalerie du Christ » chargée de ramener la « paix des âmes » en pays hérétique. Neuf années durant, il chevaucha. Il pilla, incendia, détruisit châteaux et villages, alluma de spectaculaires bûchers collectifs pour les Cathares qui tombaient entre ses mains. Il ne contrôla pas toujours son armée qui saccagea, notamment, l’abbaye de Moissac. Mais il se posa en administrateur consciencieux, édictant pour la terre conquise des statuts largement inspirés des Assises de Jérusalem – échouant cependant dans sa tentative de substituer le droit coutumier français au droit écrit du pays occitan. À une endurance peu commune, il joignit un charisme certain qui lui mérita le dévouement sans faille des siens, et un incontestable génie militaire : en 1213, contre toute attente, sa seule cavalerie lourde mit en déroute dans la plaine de Muret la coalition des comtes de Toulouse, de Comminges et de Foix, aidés du roi d’Aragon – lequel fut tué dans la mêlée. Sa victoire valut à Simon d’être proclamé comte de Toulouse par le concile du Latran de 1215, en lieu et place de Raymond VI, déchu et contraint à l’exil.Trois ans plus tard, pendant que les cris de joie des Toulousains saluaient la mort du conquérant, ses compagnons pleuraient leur valeureux chef qui, « lapidé comme saint Étienne » et atteint par cinq flèches qui l’avaient marqué de cinq plaies « comme le Christ en croix », était mort en saint et en martyr, a noté le moine chroniqueur cistercien qui suivait la croisade. Alors ? Bourreau, ou martyr ? Faut il vraiment choisir ? Nul n’a jamais douté de sa droiture, de sa piété, ni de la sincérité de son engagement ; mais, certain de combattre le mal absolu, et convaincu qu’une telle fin justifiait tous les moyens, il ne pouvait manquer de laisser à la postérité le double visage que se partageaient déjà ses contemporains ; ce qui suffit peut être à montrer qu’il fut le pur produit de la mystique de la guerre sainte, un temps détournée du Proche Orient pour inspirer la seule croisade jamais décrétée en pays chrétien. Après sa mort, son fils Amaury ne sut pas conserver ses conquêtes, et la croisade des Montfort s’acheva piteusement en 1224. Mais la bataille de Muret, en élimi­nant la maison d’Aragon Catalogne du théâtre géopolitique nord pyrénéen, avait écarté le plus grave obstacle que la Couronne aurait pu rencontrer lors de sa puissante intervention, en 1226. Simon de Montfort avait bel et bien frayé au Languedoc la voie de son destin français.

Michel Roquebert

historien