Bernard VII d’Armagnac

12 juin 1418

Le 12 juin 1418, la foule parisienne en émeute ouvre les portes des prisons et se précipite à la Conciergerie où, depuis l’entrée des Bourguignons dans la ville, le 29 mai, Bernard VII d’Armagnac est enfermé avec de nombreux partisans. Égorgé dans la cour du Palais, son corps est traîné pendant trois jours dans les rues avant d’être inhumé en terre profane, à proximité d’un tas d’immon­dices. Pourquoi cet anéantissement qui se veut total et humiliant ?

Rien ne semblait prédisposer Bernard VII d’Armagnac à jouer un rôle politique. Il est certes l’héritier de la maison d’Armagnac, l’une des plus puissantes du Midi, fidèle au roi de France, mais ce fils de Jean II d’Armagnac, né vers 1360, n’est devenu comte qu’à la mort de son frère aîné en 1391. Une succession de mariages le propulse sur la scène politique. Le sien, avec Bonne de Berry, fille aînée du duc Jean de Berry dont l’influence au Conseil royal est décisive depuis que le roi Charles VI a eu son premier accès de folie en 1392 ; celui de sa propre fille, Bonne d’Armagnac, avec Charles d’Orléans, fils du frère du roi, Louis d’Orléans, tombé sous les coups des tueurs à gages commandités par son cousin, le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, le 23 novembre 1407. Charles d’Orléans étant fait prisonnier des Anglais lors de la défaite d’Azincourt (25 octobre 1415), son beau père prend très naturellement la tête de la ven­geance de ce meurtre resté impuni : ce sont les Armagnacs contre les Bourguignons. Les deux partis ont pour ambition rivale de contrôler le Conseil royal, donc les finances et la nomination des officiers royaux. Ils s’appuient, dans l’ensemble du royaume, sur de larges réseaux de fidélités soudées par des serments et des dons. Ils rallient l’opinion par des slogans et des devises – « Je l’ennuie », disent les Armagnacs qui portent la bande blanche et le bâton noueux, tandis que les Bourguignons se rangent sous la croix de Saint André et répondent « Je le tiens » en montrant le rabot qui aplanira le bâton... Chacun énonce des ébauches de programme politique, une centralisation étatique accrue pour les Armagnacs, un appel à la liberté et à la suppression des impôts pour les Bourguignons. C’est la guerre civile.

La chute de Bernard d’Armagnac est celle d’un chef de gouvernement. Nommé connétable en décembre 1415, à la suite du désastre d’Azincourt, il porte tous les espoirs. Il est l’un des meilleurs capitaines du royaume, connu aussi pour sa culture et son éloquence. Or il ne réussit pas à délivrer Harfleur, laisse les Anglais s’installer à Caen et cherche surtout à protéger Paris contre les incursions bourguignonnes. Il musèle l’opinion en inter­disant les réunions, entretient la peur et réprime sévèrement les complots. Gouverneur des finances en même temps que connétable, il lève de lourdes tailles, dévalue les monnaies et pratique l’emprunt forcé. Son gouvernement autoritaire exacerbe les oppositions et on murmure qu’il cherche surtout à s’enrichir et à s’emparer personnellement du pouvoir. Il est même accusé d’avoir empoisonné le dauphin Jean de Touraine, mort soudainement le 5 avril 1417. Le voici en tyran, d’autant plus isolé que la reine Isabeau de Bavière, dont il a saisi le trésor, a fui Paris pour se réfugier à Troyes sous la protection du duc de Bourgogne.

Les Armagnacs sont massacrés en grand nombre et ils le sont encore lorsque l’émeute reprend le 21 août 1418. Parmi eux figurent plusieurs intellectuels porteurs du premier humanisme français qui éclot à Paris dans les années 1380. Ils sont considérés comme Armagnacs car ils sont protégés par le duc de Berry et ont servi sa diplomatie. Surtout, par leur plume, ils luttent contre les Anglais en des traités virulents où ils défendent « l’honneur de la France », et cher­chent à réformer le royaume en suivant l’exemple de leur modèle, Cicéron. Pour la plupart formés au collège de Navarre, ils peuplent la Chancellerie, tels Jean de Montreuil ou Gontier Col, et sont influents au Parlement. Les voici décimés et leurs survivants, Jean Gerson, Christine de Pizan ou Nicolas de Clamanges, se taisent ou avouent leur impuissance à changer le monde. Cette cassure politique est aussi littéraire. Il faut attendre 1429 pour qu’avec Jeanne d’Arc « reprint a luire li soleil » (Christine de Pizan, Ditié de la Pucelle ) et que les lettrés politiques retrouvent toute leur place dans l’entourage de Charles VII.

Claude Gauvard professeur émérite

université Paris 1 Panthéon-Sorbonne