Roger de Bussy-Rabutin

Château d’Épiry (Saint-Émiland, Saône-et-Loire), 13 avril 1618 – Autun (Saône-et-Loire), 9 avril 1693

"Ce ne sera que la postérité, si elle entend parler de moi, qui me fera plus justice que mon siècle." Il est vrai que les jugements de ses contemporains ont été plutôt sévères pour Bussy-Rabutin. Et son souvenir s’est longtemps effacé.

Roger de Rabutin naît dans l’Autunois le Vendredi saint de 1618. Sa parente Jeanne de Chantal aurait prédit sa canonisation, en quoi la future sainte se trompa. Issu d’une noble famille de Bourgogne, après les soins des jésuites pour son instruction et une formation militaire précoce, le jeune comte de Bussy peut se fixer pour ambition, comme il l’écrit dans ses Mémoires , « de devenir honnête homme et de parvenir aux grands honneurs de la guerre ». Ses amitiés et ses relations lui ouvrent les portes des salons du temps de la « bonne régence » d’Anne d’Autriche où la vie mondaine brille de mille feux. Son bel esprit, son libertinage et son talent pour les jeux littéraires lui font rapidement une place dans la société galante. Pour acquérir de la gloire à l’armée, il faut d’abord un bon chef de guerre et Bussy Rabutin a la chance de servir sous Louis de Bourbon, qu’on appellera le Grand Condé. Ils s’entendent parfaitement, à tous égards. Bussy le seconde brillamment à la tête de ses chevau-légers. Mais la Fronde va brouiller les cartes et le Bourguignon, finalement resté fidèle au camp royal, s’oppose à Condé qui ne lui pardonnera jamais. Bussy obtient du cardinal Mazarin les promotions que son mérite au combat, en Catalogne comme en Flandres, lui permet d’espérer. Maître de camp général de la cavalerie, lieutenant général des armées du roi, il peut maintenant convoiter le bâton de maréchal de France. Pourtant il ne s’entend guère avec le sourcilleux Turenne. Bussy le défie en composant des chansons satiriques qui font rire la cour mais ne l’incitent guère à vanter ses qualités auprès du jeune Louis XIV. Desservi par le Maréchal, il pourrait cependant espérer les bontés du roi qui apprécie ses talents littéraires, ses Maximes d’amour en particulier. Le souverain ne s’oppose pas à son entrée à l’Académie française. Plus que ses bons mots et son esprit médisant qui le fâchent avec beaucoup de monde, c’est le libertinage qui va entraîner sa disgrâce. Non ses mœurs, pas des plus scandaleuses, ni son irréligion plutôt courante dans le milieu des gens de guerre, mais le récit qu’il donne des désordres de la cour dans son roman satirique l’Histoire amoureuse des Gaules. Le livre, imprimé, fait scandale dans les puissants cercles dévots. Le roi ordonne l’arrestation de Bussy, son emprisonnement à la Bastille puis son exil.

Il rejoint ses terres de Bourgogne en 1666. Il y restera seize ans. Il tente d’éviter la mort sociale qu’entraîne l’éloignement de la cour en entretenant une vaste correspondance avec ses amis, heureusement conservée. Il se tient informé et fait parler de lui. Les dames se prêtent à ses jeux épistolaires galants. Avec sa chère cousine de Sévigné, ils « rabutinent » et se chamaillent avec esprit, se font valoir l’un l’autre. Ses Mémoires , dont l’écriture a commencé dans sa prison, et la décoration de son château de l’Auxois sont comme un monument dressé à sa gloire.

Peu fortuné, Bussy Rabutin est contraint de solliciter du roi une position pour ses fils, l’aîné à l’armée, le cadet dans l’Église où il finira évêque. Il tente d’assurer un mariage avantageux pour ses filles dans le monde, un bon couvent pour les autres. Le drame survient quand l’aînée trahit sa confiance et l’expose à la honte d’une possible mésalliance. Mais il est surtout malheureux de n’être plus rien en ce siècle de gloire qu’incarne Louis XIV. Il ne désespère pourtant pas et, en attendant son retour en grâce, il écrit, traduit, versifie. Censeur avisé, on l’interroge comme l’oracle des lettres françaises. Il est enfin autorisé à reparaître devant le souverain en 1682. Avec une pension que le roi lui accorde en 1691, il pense reprendre une place à la cour. Il est bien tard.

Bussy Rabutin meurt le 9 avril 1693. On l’enterre avec quelques éloges et sur­ tout sous de méchantes critiques. Finalement, peu importe que ce « pendard » de Bussy ait été justement ou injustement puni. Son Histoire amoureuse des Gaules, ses Mémoires et ses Lettres, son château au décor « d’une beauté singu­lière et qu’on ne voit point ailleurs », renvoient moins l’écho convenu d’un pres­tigieux Grand Siècle avec son ordre classique que, plus inattendue, l’image de son désordre, galant et libertin. Cette œuvre originale, vive et impertinente, mérite évidemment de poursuivre son chemin dans les mémoires.

Daniel-Henri Vincent

président de l’Association bourguignonne des sociétés savantes