Élie Fréron

Quimper-Corentin (Finistère), 17 janvier 1718 – Paris, 10 mars 1776

Si on se souvient encore de Fréron, c’est encore la faute à Voltaire. Mais si la fameuse épigramme du « serpent qui creva » marque tant la mémoire, saluons la réaction du coupable : « Il n’y a pas de mal à cela si Voltaire est le serpent. Il a tout l’air de crever de rage et un peu de mon venin. » Ce n’est là que vétille dans une guerre de trente ans. Par sa durée, ses enjeux, ses débordements, elle a peu d’équivalent. L’aura du cadet : un journal, L’Année littéraire , qu’on s’arrache ; la gloire de résister à Voltaire, de le frapper au plus fort, son théâtre, ses écarts, son culte de soi, l’icono­claste ; l’art d’amener l’ennemi à se déshonorer par ses injures en boucle, ses calomnies, ses envies de lynchage. C’est aussi que, se payant le « roi Voltaire », Fréron se payait lui-même et, pour Voltaire, Fréron restera « l’homme en France qui a le plus de goût ». En réalité, Fréron se bat sur deux fronts : celui, politique, contre les philosophistes dont il dénonce l’esprit de parti, les menées subversives, la dérive matérialiste ; celui, plus littéraire, d’analyses imparablement enjouées d’œuvres du temps. En contrecoups : intimidations, rétorsions, suspensions, incarcérations. La carrière de journaliste militant inaugurée par Fréron ne fut pas un long fleuve tranquille. Mais il suffit de feuilleter les journaux de l’entreprise Fréron pour voir à quel point ce réactionnaire est un progressiste. D’abord pour l’encyclopédisme qui brasse tous les sujets. Ensuite pour l’esprit d’ouverture : culte de Montesquieu, revirement pour Rousseau ; pour une poésie autre ; l’inspiration des littératures étrangères. Enfin pour la qualité humaine : revendication d’une « philosophie pratique » d’abord au service du peuple. Libérons donc notre XVIIIe siècle du tout préconçu pour le voir dans sa juste perspective où un Fréron regagne son rang, où son succès trouve cette explication : « Le profond intérêt manifesté tout au long par l’opinion pour L’Année littéraire vient peut être en définitive de ceci : que, séduite par le dynamisme et l’esprit des Lumières mais obscurément inquiète de la réalité révolutionnaire qu’elles portaient, elle y retrouvait son propre dilemme. »

Jean Balcou

professeur émérite université de Bretagne-Occidentale