Charlotte Corday

Les Lignerits (Orne), 27 juillet 1768 – Paris, 17 juillet 1793

Issue d’une famille d’ancienne noblesse dont la devise est Corde et ore (« par le coeur et la parole »), Marie Anne Charlotte de Corday d’Armont se retrouve à quatorze ans orpheline de mère avec un père désargenté. « Pensionnaire extraordinaire du roi » à Caen, elle se nourrit de lecture et admire les héros antiques, tels ceux mis en scène par son aïeul Pierre Corneille ; elle aime jouer du clavecin, dessine et versifie. Sa voix frappait, disent ses contemporains, et un charme certain émanait de sa personne. D’un caractère trempé, indépendant – « aucun homme n’était fait pour devenir son maître », de son propre aveu –, elle se passionne pour les événe­ments qui marquent le début de la Révolution. En septembre 1792, Caen n’échappe pas aux scènes de massacres et la guillotine entre en fonction. Charlotte fréquente les Girondins qui se sont réfugiés dans la ville, pour­ suivis par la vindicte de Marat. Deux frères, plusieurs oncles et des amis de Charlotte émigrent par prudence. À la mort de Louis XVI, celle-ci écrit : « Je frémis d’horreur et d’indignation [...]. Tous ces hommes qui devaient nous donner la liberté l’ont assassinée ; ce ne sont que des bourreaux. Pleurons sur le sort de notre pauvre France. »

Quand décide-t'elle de passer à l’acte ? Elle écrit une lettre d’adieu à son père le 9 juillet 1793, jour de son départ pour Paris. Au petit matin du 13 juillet, elle passe chez un coutelier acheter un couteau de cuisine. Elle l’a écrit la veille dans son Adresse aux Français amis des lois et de la paix : « Français, vous connaissez vos ennemis, levez vous ! » et elle désigne Jean-Paul Marat, député de la Convention, fondateur de L’Ami du peuple, comme « le plus vil des scélérats [...], tombant sous le fer vengeur ». « Quel tribunal me jugera ?, ajoute-t'elle. Si je suis coupable, Alcide l’était donc lorsqu’il détruisait les monstres ; mais en rencontra-t'il de si odieux ? » Pour elle, son opinion est faite : la mort de Marat ébranlera la Montagne, Danton et Robespierre, et « les autres brigands assis sur ce trône sanglant ». « Que je sois leur dernière victime, et que l’univers vengé déclare que j’ai bien mérité de l’humanité ! »

Après deux tentatives infructueuses, Charlotte arrive chez le citoyen Marat, force la porte de la rue des Cordeliers, entre dans la pièce où il se trouve et, d’une main ferme, plonge le couteau dans sa poitrine. Elle a agi seule, rapidement, avec détermination : « J’ai rempli ma tâche... Les autres feront le reste. » Couvert d’une sorte d’eczéma généralisé qui l’oblige à vivre dans son bain, Marat n’a pu réagir : il meurt rapidement.

En prison, Charlotte demande qu’on réalise son portrait : vêtue d’une robe blanche et d’un bonnet de même couleur d’où s’échappent des cheveux cendrés, elle a un regard franc, presque doux. Devant le tribunal, elle ne nie rien, n’amoindrit rien : elle est consciente d’avoir accompli un acte qui restera dans l’histoire et compte que la postérité lui rende justice car elle a agi pour défendre l’ordre nouveau : « J’étais républicaine bien avant la Révolution », lance-t'elle à ses juges. Le 17 juillet sa tête tombe sur l’échafaud, place de la Révolution (actuelle place de la Concorde).

Son crime fut-il utile ? Marat ne conduisait pas la Révolution et était devenu gênant pour la Convention par ses violences et son caractère imprévisible. « Elle a mal choisi sa victime », déclara Mme Roland. De fait, la Terreur s’installa peu après. Mais si elle n’a pas tué tous les Marat, Charlotte Corday a fait son devoir : « J’ai tué un homme pour en sauver cent mille. »

Depuis, l’opinion ne cesse de se diviser à son sujet, balançant entre l’admiration et l’horreur : « généreuse meurtrière de la tyrannie » (Lamartine) ou criminelle politique ? Mue par l’enthousiasme ou par la fureur ? Sanson, son bourreau, qui loua son calme et son courage, la salua comme « la Jeanne d’Arc de la démo­cratie ». Michelet parla de « la religion du poignard » fondée dans le sang de Charlotte Corday. Marat a aussi eu ses admirateurs et son culte. Deux légendes se sont ainsi construites, servies par une littérature et une iconographie abondantes. Tantôt elles se renvoient dos à dos, tantôt elles réunissent ces deux personnages en un « couple dramatique », digne des tragédies antiques qu’aimait à lire Charlotte dans son enfance.

Fière, solitaire, mystérieuse, amoureuse de la gloire et de la mort – la mort donnée et la mort reçue –, Charlotte Corday continue à ne pas laisser indifférent.

Brigitte Guigueno

archiviste paléographe