Cession à la France de la souveraineté sur la Corse

15 mai 1768

Longtemps, les historiens ont présenté le rattachement de la Corse à la France comme un marchandage qui aurait permis au puissant royaume de conquérir sans combattre une île italienne. La recherche historique actuelle a permis de voir que cette intégration fut la dernière étape d’une longue suite d’événements singuliers, que les contemporains désignaient déjà comme les « révolutions » de Corse .

La Corse, considérée comme un royaume, dépendait d’une république, une ville-État, Gênes, qui s’intégrait elle-même dans le système de domi­nation organisé en Méditerranée par la monarchie espagnole et en grande partie dirigé contre la France. L’avènement d’un Bourbon en Espagne à partir de 1700 change la donne internationale, la situation de Gênes et les relations entre celle-ci et les Corses. Une révolte contre un nouvel impôt éclate en décembre 1729 et se transforme en un mouvement politique de grande envergure, animé par l’inlassable énergie du chanoine Orticoni. Gênes demande d’abord l’aide des forces impériales (allemandes), qui rétablissent l’ordre en 1731-1732 pour quelque temps. La résistance d’une partie des Corses face aux autorités génoises ne cesse guère et suscite l’attention des différents États européens. Les observateurs français s’intéressent tôt à ces affaires de Corse et un ministre français écrit dès 1735 : « Cependant le roi juge que cette acquisition est très importante pour le commerce des Français dans le Levant [...]. Il faut dès aujourd’hui commencer à former sourdement un parti en Corse, et tâcher que cela se mène sagement et bien secrètement. » Un noble de Westphalie, Théodore de Neuhoff, débarque même à Aléria et se fait reconnaître comme roi mais son règne ne dure que quelques mois. Finalement, le principe d’une intervention française est accepté par la diplomatie européenne en 1737 : les soldats de Louis XV forcent les révoltés à déposer les armes en 1740 et certains de leurs chefs quittent le pays, dont Hyacinthe Paoli, accompagné de son fils Pascal. En même temps, les chefs militaires venus de France tentent de se poser en médiateurs entre les Génois et les Corses. Une deuxième intervention française a lieu de 1748 à 1759, une troisième en 1764.

Les Corses trouvent alors en Pascal Paoli (1725-1807) un chef charismatique qui cherche à organiser à partir de 1755 une Corse indépendante. Une diète générale, convoquée à Corte, vote une « constitution » en novembre 1755. La naissance de cette république suscite l’intérêt passionné de nombre d’Européens pour qui la Corse devient un pays de liberté et l’entreprise poli­tique des Corses un modèle. Dans son Contrat social en 1762, Jean-Jacques Rousseau salue ce « brave peuple » qui résiste depuis quarante ans et il prépare lui même un projet de constitution. Paoli choisit une capitale, Corte, fonde un port, L’Île-Rousse, institue une université. Les Génois réussissent néanmoins à maintenir leur autorité dans les principaux ports de l’île.

L’impuissance de Gênes à dominer toute la Corse rencontre le désespoir de la France après les terribles défaites face à l’Angleterre dans la guerre de Sept Ans (1756-1763). Le ministre Choiseul négocie avec les Génois. Pour ne pas inquiéter l’Angleterre, il n’est question ni d’une vente de l’île, ni d’une cession définitive. Dans le traité de Versailles du 15 mai 1768, la France se charge de pacifier le pays : elle gardera ce territoire, seulement dans le cas où la république de Gênes ne rembourserait pas les dépenses militaires et administratives de la France dans l’île. L’Angleterre fait des démarches diplomatiques mais n’intervient pas. Les troupes génoises quittent la Corse. Choiseul doit envoyer des forces importantes car les Corses commandés par Paoli résistent avec vaillance, en particulier à Borgo (Borgu), avant d’être défaits à Ponte Novo (ou Ponte Novu) le 8 mai 1769. Paoli quitte la Corse et trouve refuge en Grande Bretagne. S’éloigne alors l’espoir d’une Corse indépendante.

La France acquiert un territoire de culture italienne, qui lui permet désormais de protéger les côtes de Provence et de surveiller la péninsule italienne. Elle impose son administration et sa langue, mais elle offre aussi aux Corses de nouveaux emplois dans ses armées. Napoléon Bonaparte, qui naît à Ajaccio en 1769, y fera une belle carrière.

Lucien Bély

université Paris-Sorbonne