Charles Marie Leconte de Lisle

Saint-Paul (La Réunion), 22 octobre 1818 – Louveciennes (Yvelines), 17 juillet 1894

Leconte de Lisle est issu, du côté paternel, d’une famille bretonne. C’est son grand- père qui ajouta « de Lisle » à son nom, d’une terre qu’il possédait vers Saint-Malo. Cet homme, acquis aux idées jacobines, eut un fils qui, chirurgien dans la Grande Armée, partit après Waterloo s’installer sur l’île Bourbon ; il y épousa, en 1816, Suzanne de Riscourt de Lanux, jeune héritière de l’aristocratie locale, apparentée au poète Parny, qui, croyante et royaliste, lui apportait néanmoins terres et esclaves. Si de ce père notre poète tint sans doute pour une part sa haine acharnée du christianisme et son républicanisme, la question de l’esclavage contribua à éloigner de lui ce jeune lecteur de Raynal. Ce n’était pas la seule raison : son enfance partagée entre l’île natale et une pension nantaise fut profondément marquée par la découverte des Orientales, point de départ d’une admiration indéfectible pour Victor Hugo et d’une vocation poétique que le père n’accepta jamais, non plus que le fils les études de droit auxquelles on l’avait destiné.

De fait, à Paris, où il revint en 1845, Leconte de Lisle se consacra tout entier à la poésie, au prix d’un dénuement qui, encore en 1850, put lui faire envisager jusqu’au suicide. C’est que son travail poétique a pour préalable une quête doctrinaire tout à fait singulière dans l’histoire littéraire et dont procède l’unité organique de son œuvre, depuis sa vision de l’humanité jusqu’au traitement du vers. Ainsi, il fréquenta les fouriéristes de l’École sociétaire, fut séduit par les théories saint-simoniennes et celles de Lamennais, s’intéressa aux réflexions d’Auguste Comte ou aux recherches de Jacobi sur l’origine et l’évolution des mythes, comme, plus tard, aux travaux de Darwin et d’Huxley. En même temps, il étu diait méthodiquement le style en traduisant les Anciens, d’une manière résolument rigoureuse, qui rompait avec la tradition des belles infidèles.

Quand éclata la révolution de 1848, il travaillait ainsi, autant qu’à son œuvre poétique, à une Histoire des guerres sociales depuis les Ilôtes jusqu’aux anabaptistes inclusivement. Membre du Club central républicain, il partit préparer les élections en Bretagne et participa aux barricades parisiennes en juin. La réalité populaire qu’il découvrit alors avait dégoûté ce « républicain abstrait » (Sartre) ; le coup d’État et son absolution plébiscitaire le convainquirent définitivement que, dans notre modernité mercantile et industrielle, l’art et la société sont irréconciliables. Ce retrait ne l’empêcha pas cependant de vouer une haine tenace au Second Empire, à tout le moins jusqu’à Solferino, ni de s’engager dans la garde nationale pendant le siège de Paris ou de rédiger un Catéchisme populaire républicain la même année. C’était cependant vers les études indiennes que s’était tourné Leconte de Lisle, vers la doctrine de l’invisible Maya, de l’universelle illusion, qui parcourrait toute son œuvre.

En décembre 1852 parut la première édition des Poèmes antiques, qu’il remanierait jusqu’en 1858 pour en faire une sorte d’histoire abstraite et synthétique de l’humanité, où, fixée dans des vers dont la personnalité du poète s’est ascétiquement absentée, se déploie, puis se dégrade l’idée maîtresse de chaque culture. L’œuvre lui valut le soutien de Vigny et l’admiration de la nouvelle génération, qu’il reçut bientôt le samedi pour le thé, dans son petit appartement du 8, boulevard des Invalides, si bien qu’après la publication des Poèmes barbares en 1862, il fut le chef de file de ces « impassibles », parmi lesquels José Maria de Heredia figurerait comme son disciple, et son ami le plus fidèle.

Car après 1870 les relations du poète avec ses pairs pâtirent de son aigreur misanthropique, tandis que les symbolistes, mais même les parnassiens (dont il ne fut jamais le compagnon), s’éloignaient de ses conceptions. Il pour suivit cependant son abondante tâche, bien au-delà des Poèmes tragiques publiés en 1884. Parmi les nombreux Anciens que traduisit Leconte de Lisle, on trouve aussi bien les prophètes, Hésiode ou Eschyle, que les orfèvres, Théocrite ou Horace : peut-être est-ce cette double exigence qui, toute sa vie, en dépit de sa détestation du romantisme et de son pessimisme historique, le lia pour Hugo d’une admiration dont certains ont pu s’étonner. Il le fréquenta assidûment à partir de 1874 et lui succéda en 1886 à l’Académie française – « le seul, selon Verlaine, qui [pût] occuper ce fauteuil ».

Romain Vignest

docteur de l’université Paris-Sorbonne

président de l’Association des professeurs de lettres