Jacques Boucher de Perthes

Rethel (Ardennes), 10 décembre 1788 – Abbeville (Somme), 5 août 1868

Les origines de la préhistoire sont romantiques autant que savantes. Science archéologique minutieuse, elle est aussi fenêtre sur un passé ouvert aux spéculations et aux rêveries. Boucher de Perthes incarne assurément cette dualité.

Né d’une famille de l’aristocratie provinciale, il devient directeur des douanes à Abbeville en 1825. Membre actif de la société locale d’émulation, il se conforme aux pratiques érudites qui caractérisent alors les élites provinciales. Ayant aspiré un temps à la carrière des lettres, il compose poèmes et contes sans obtenir le succès espéré. Il s’intéresse à l’économie politique et à la philosophie. Entre 1837 et 1841, il publie De la création. Essai sur l’origine et la progression des êtres, dans lequel il formule une théorie de la métempsychose. Ce spiritualisme typique de l’âge romantique sert de cadre à ses interprétations archéologiques. En effet Boucher de Perthes s’intéresse également aux haches dites celtiques. Dans Les Antiquités celtiques et antédiluviennes (1847-1864), il expose une méthode originale, nommée « archéo-géologie », préconisant de considérer la forme des objets et leur position stratigraphique. Le croisement de ces deux ordres de données autorise à conclure à l’existence de deux périodes jusqu’alors le plus souvent confondues : la première, celtique, est caractérisée par les silex polis trouvés dans des terrains récents contenant les ossements d’espèces actuelles ; la seconde, nommée antédiluvienne, est celle des silex taillés qui gisent dans des couches profondes renfermant des restes d’animaux disparus, tels le mammouth et le renne. Boucher de Perthes affirme la haute antiquité de ces derniers vestiges. Il s’oppose ainsi ouvertement aux interprétations dominantes, qu’elles soient issues de la tradition exégétique chrétienne datant la création du monde d’environ 4 000 ans avant notre ère ou qu’elles reposent sur la géologie de Georges Cuvier, qui avait expliqué l’histoire de la terre et de la vie par de grandes catastrophes et qui stipulait que l’homme n’avait pu apparaître qu’après la dernière d’entre elles. Formulées par un amateur provincial à la réputation de dilettante, ces interprétations n’ont que peu d’écho immédiat.

Des découvertes similaires faites en 1858 dans la grotte de Brixham (Devon) brisent ce silence. Les promoteurs britanniques de la fouille se rendent à Abbeville en 1859 afin de comparer les deux sites. Les communications faites devant les institutions londoniennes et surtout celle de Charles Lyell, le géologue le plus réputé de son temps, devant l’Association britannique pour l’avancement des sciences, lancent véritablement le débat de part et d’autre de la Manche. En France, tous soulignent la primauté de Boucher de Perthes : la préhistoire est une science française !

Beaucoup de savants restent cependant sur la réserve jusqu’à ce qu’une controverse oblige chacun à choisir plus clairement son camp. En 1863, Boucher de Perthes découvre dans la carrière de Moulin-Quignon une demi-mâchoire humaine. Cet ossement vient selon lui démontrer que les silex sont bien des outils, non des accidents naturels. Mais son authenticité est contestée par plusieurs savants anglais. Afin de trancher la question, l’Académie des sciences réunit une commission franco-britannique qui conclut à la validité de la trouvaille. Les Anglais conservent leurs doutes, mais l’atmosphère de concurrence scientifique internationale favorise le ralliement de la majorité des Français, même s’il s’est avéré par la suite que la mâchoire était un faux.

Après 1863, l’archéologie préhistorique s’organise en discipline : une revue, Les Matériaux pour l’histoire positive et philosophique de l’homme, est créée en 1864 ; des Congrès internationaux d’archéologie et d’anthropologie préhistoriques se réunissent régulièrement à partir de 1866. Elle devient aussi une science populaire. Dès 1864 Jules Verne évoque Boucher de Perthes dans son Voyage au centre de la Terre. En 1867, les visiteurs de l’Exposition universelle de Paris peuvent voir des silex d’Abbeville dans une rétrospective sur l’histoire du travail. Avant sa mort, Boucher de Perthes fait don d’une partie de sa collection au musée des Antiquités nationales. Création de Napoléon III, ce musée est dédié à l’histoire nationale avant le Moyen Âge ; deux salles y sont consacrées à la préhistoire. Boucher de Perthes exige, en contrepartie de sa donation, que son portrait figure au musée. C’est ainsi, sous la forme d’un buste de marbre blanc, que se fige la figure du « père de la préhistoire ».

Nathalie Richard

professeur d’histoire contemporaine Le Mans Université, CERHIO CNRS