Gaston Leroux

Paris, 6 mai 1868 – Nice (Alpes-Maritimes), 15 avril 1927

Au même titre qu’un Maurice Leblanc (Arsène Lupin) ou un Gustave Le Rouge (Le Mystérieux Docteur Cornélius), Gaston Leroux représente un certain âge d’or de la littérature populaire française, situable au tournant des XIXe et XXe siècles et illustré aussi par les noms de Jean de La Hire, Maurice Renard ou Souvestre et Allain. Le succès, depuis plus d’un siècle, du héros qu’il a inventé, Joseph Rouletabille, l’a fait parfois résumer au seul « roman policier », genre en train de s’installer, en effet, à l’époque, et durablement, au cœur de l’imaginaire moderne, mais l’examen de sa bibliographie comme de sa biographie révèle une personnalité beaucoup plus riche et complexe.

L’itinéraire personnel de Leroux passe apparemment par les étapes les plus classiques du cursus des littérateurs de son époque. C’est un provincial, grandi entre Eu, Fécamp et Le Tréport, issu d’un milieu bourgeois, qui, son baccalauréat en poche, s’empresse de s’installer à Paris pour y suivre des études de droit mais que la littérature tente beaucoup plus, ce qui en fait d’abord un journaliste puis, vers la trentaine, un romancier. Tous ses romans vont paraître en feuilleton dans la presse quotidienne (le grand journal populaire Le Matin en tête, mais aussi Le Radical ou les plus élitistes Le Gaulois ou Excelsior), hebdomadaire (L’Illustration) ou mensuelle (Je sais tout). Comme Leblanc, il rencontre sur son chemin le dynamique éditeur Pierre Lafitte, chez lequel paraîtront en livre une vingtaine de ses œuvres les plus connues. Prolifique, notre homme pourvoit ses commanditaires sans désemparer, produisant huit Rouletabille entre 1908 et 1921, tout comme il pourra abattre plus de trois cents feuilletons quotidiens pour les trois épisodes de Chéri-Bibi. Cette fécondité, ce sens de ce qui plaira le conduisent à investir – dans tous les sens du mot – à partir de 1918 dans le cinématographe, comme scénariste, bien sûr – et d’œuvres originales –, mais aussi comme producteur, finançant la célèbre « Société des ciné-romans ».

Rien de tout cela ne suffirait à expliquer la survie de sa renommée. Deux qualités vont permettre à Leroux de se détacher du lot des bons artisans de la culture de masse. La première est qu’on a affaire avec lui à une personnalité reconnue du journalisme de reportage, et que cette compétence nourrira plusieurs de ses œuvres. Ses études de droit n’ont pas été de stricte formalité. Il les a poursuivies jusqu’au métier d’avocat, qui lui permet de faire ses premières armes comme chroniqueur judiciaire, amateur puis professionnel, avant de devenir pour le compte du Matin le type achevé de ces « grands reporters » qui suivent pour un large public, l’œil et l’oreille aux aguets, les « affaires » ou les pays dont on parle. Avant d’atteindre la célébrité avec son premier Rouletabille (Le Mystère de la chambre jaune), Leroux est donc connu de ses compatriotes comme le chroniqueur des procès du terrorisme anarchiste ou du procès Dreyfus de Rennes, le grand observateur français de l’Empire russe à la veille puis au moment de la révolution de 1905 – cette connaissance du terrain se retrouvera dans son Rouletabille chez le tsar. La seconde qualité est toute littéraire. Plus sentimental que Leblanc, Leroux a des exigences d’écriture supérieures à la plupart de ses confrères, qui s’illustrent dans le succès de ses formules, mises en scène énigmatiquement (« Le parfum de la dame en noir », « Le presbytère n’a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat ») et, plus encore, dans sa capacité à jouer, suivant les œuvres, sur un savant mélange de rationalité proclamée (« le bon bout de la raison » cher à Rouletabille) et de franc recours au fantastique. Du premier roman (La Double Vie de Théophraste Longuet, 1903) aux quasi-derniers (La Poupée sanglante, La Machine à assassiner, 1923-1924), il émeut ses lecteurs par des plongées dans l’onirisme (Longuet est « habité » par le bandit Cartouche, qui revit en lui, un siècle après sa mort), sa fascination pour les univers cryptiques (le peuple des catacombes dans Longuet, les vertigineux dessous de l’Opéra dans Le Fantôme de l’Opéra ...). Ce dernier titre et, dans une moindre mesure, Le Fauteuil hanté représentent à cet égard dans son œuvre deux points d’équilibre, toujours instable, entre le roman à énigme et le romantisme noir.

Leroux, qui a renouvelé de vieilles recettes – comme Monte-Cristo dans Chéri-Bibi ou E.T.A. Hoffmann dans La Poupée sanglante – , inspirera à son tour de nombreux auteurs. Le cinéma (de Marcel L’Herbier à Bruno Podalydès), la télévision, la bande dessinée et même l’opéra (The Phantom of the Opera, d’Andrew Lloyd Webber), jusqu’au XXI siècle inclusivement, lui ont rendu hommage de la meilleure façon : en s’inspirant de lui.

Pascal Ory

professeur à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne