Édouard Vuillard

Cuiseaux (Saône-et-Loire), 12 novembre 1868 – La Baule (Loire-Atlantique), 21 juin 1940

Édouard Vuillard quitte Cuiseaux pour Paris en 1877. Il fréquente le lycée Condorcet où il a pour camarades Ker-Xavier Roussel, Maurice Denis ou Pierre Bonnard. La tradition familiale le destinait à la carrière militaire ; il suit finalement la voie des arts. Paul Sérusier, acquis aux visions de Gauguin, fonde le mouvement des nabis en 1889 et jette les bases du synthétisme, bientôt théorisées par Maurice Denis. Vuillard n’adhère qu’un peu plus tard à la confrérie nabie. Il préfère se tenir dans un retrait prudent face aux enthousiasmes abstrus de ses camarades Ranson, Lacombe ou Sérusier. Mais participer de loin ne l’empêche pas d’être un des membres les plus inspirés du groupe. Ses scènes d’intérieurs, qui décrivent les mille usages de l’atelier de couture maternel (La Ravaudeuse aux chiffons, 1893, Indianapolis Museum of Art), ou ses scènes de jardins publics (Fillette au cerceau, coll. part.) lui valent rapidement l’estime de la critique et celle de l’avant-garde artistique. Vuillard choisit des formats petits et des compositions resserrées où se retissent, dans une imbrication savante, les motifs de tissus étalés sur les tables de l’atelier familial.

Adepte du format réduit, il sait aussi se mesurer aux enjeux de la grande peinture murale. Ses premiers décors pour les appartements de la bourgeoisie parisienne – six dessus-de-porte dits les Panneaux Desmarais en 1892, la grande décoration pour Alexandre Natanson des Jardins publics en 1894, les quatre panneaux pour le docteur Vaquez en 1896 – le posent rapidement comme un grand peintre décorateur. Les nabis ont justement pour ambition de réinvestir la question du décor au xixe siècle ; ils réclament, relayés par des critiques comme Albert Aurier, des murs à peindre comme étant un des enjeux majeurs de leur pratique artistique. Vuillard a largement participé au renouvellement de cette réflexion et au décloisonnement des anciennes hiérarchies de la peinture académique. Sa participation au Théâtre d’Art et au Théâtre de l’OEuvre, dès 1891-1892, lui avait déjà ouvert les voies du décor, brossé rapidement de surcroît, par l’utilisation de la peinture à la colle qu’il choisira toujours de préférence à l’huile pour exécuter ses panneaux décoratifs. Parallèlement à l’exercice de la scénographie, Vuillard se mêle par le théâtre expérimental à l’élite intellectuelle d’avant-garde. Il fréquente assidûment les bureaux de La Revue blanche et son fondateur, Thadée Natanson, ainsi que tous ceux qui collaborent à la revue (Félix Fénéon, Léon Blum, Octave Mirbeau mais aussi Marcel Proust, Mallarmé ou Toulouse-Lautrec). Son travail de lithographe s’épanouit à cette époque avec les programmes de théâtre et la suite de planches qu’il produit pour Ambroise Vollard (Paysage et intérieurs, 1898).

Le début du XXe siècle amorce un changement de sociabilité et une inflexion dans l’inspiration de Vuillard. La fréquentation de son marchand Jos Hessel et de sa femme Lucie éloigne le peintre du monde des avant-gardes, qu’il côtoyait auparavant par le truchement de Thadée et Misia Natanson. Il fréquente désormais des auteurs de théâtre de boulevard (Tristan Bernard, Sacha Guitry), des financiers et des industriels (Henry et Marcel Kapferer, Lucien Rosengart), des actrices (Jane Renouardt, Elvire Popesco), des médecins célèbres (Antonin Gosset, Prosper-Émile Weil) qui fourniront la substance de ses « portraits tardifs ». Fraîchement accueilli par la critique d’alors, ce pan important de son activité a été réévalué par l’histoire de l’art contemporaine qui n’y voit plus tant une série mondaine qu’un travail d’entomologie sociale à décoder. Le tournant du siècle coïncide aussi avec une libération de l’espace du tableau. Le synthétisme pratiqué pendant les années nabies (1890-1900) avait aboli la profondeur des plans. Il laisse place autour de 1900 au retour de la perspective. Les tableaux de villégiatures en Normandie et en Bretagne témoignent d’une vision proustienne, où la couleur de la lumière et les occupations de bords de mer agissent comme des impromptus nostalgiques, entre témoignage d’un temps révolu et souvenir réactivé par le travail de la peinture. Vuillard livre encore quelques grands décors, avec la même science de l’espace (La Terrasse à Vasouy, 1901, Londres, National Gallery ; les Panneaux Bibesco, 1907-1908, musée d’Orsay ; La Place Vintimille, cinq panneaux pour Henry Bernstein, 1908, New York, Salomon R. Guggenheim). Les dix dernières années de sa vie lui apportent une reconnaissance officielle par des commandes d’État (La Comédie du palais de Chaillot, 1937 ; La Paix protectrice des Muses, 1938) et sa première grande rétrospective aux Arts décoratifs en 1938. Fuyant l’avancée des troupes allemandes, il meurt le 21 juin 1940 à La Baule.

Mathias Chivot

historien de l’art et responsable des archives Vuillard