Création de La Lanterne

30 mai 1868

Après avoir écrit dans Le Charivari et Le Nain jaune, Victor Henri de Rochefort-Luçay, connu sous le nom d’Henri Rochefort (1831-1913), entre au Figaro comme critique littéraire. Ses opinions l’obligent à quitter son poste en 1864. Il profite de la loi sur la presse du 11 mai 1868, qui remplace l’autorisation préalable par une déclaration et un droit de timbre, pour créer La Lanterne, dont le premier numéro est daté du 30 mai 1868.

La première phrase de celui-ci frappe d’emblée les lecteurs : « La France contient, dit l’Almanach impérial, trente-six millions de sujets sans compter les sujets de mécontentement. » Cette brochure hebdomadaire, à la couverture rouge de petit format et d’un prix relativement élevé, rencontre immédiatement le succès. Tiré d’abord à 15 000 exemplaires, le premier numéro est réédité plusieurs fois jusqu’à atteindre le chiffre de 120 000. Pourquoi son titre ? Parce que « la lanterne peut servir à la fois à éclairer les honnêtes gens et à pendre les malfaiteurs ».

La Lanterne se déroule sur soixante pages de petits paragraphes qui se suivent sans illustrations. Seule une petite lanterne sépare les différents sujets, chacun étant découpé en paragraphes assez courts, d’une lecture aisée. Rochefort a une plume irrévérencieuse qui n’épargne ni le pouvoir en place, ni le clergé et tourne en ridicule les ambitions des hommes politiques.

Il s’attaque avant tout aux puissants et dénonce une politique conservatrice, répressive et dispendieuse, se servant des propos mêmes de membres du gouvernement et d’élus ou révélant des informations insolites, comme le fait que l’acte de naissance d’un enfant légitime coûte quatre fois moins cher que celui d’un enfant né hors mariage. Ce mélange attire un lectorat de plus en plus large qui peut y trouver des analyses politiques comme le reflet de son quotidien. Rochefort ne renonçant pas à son ton polémique, le pouvoir essaie de le faire taire par la calomnie : il vivrait aux crochets « d’une femme perdue », il serait un « bâtard », il aurait été inculpé deux fois d’escroquerie. On le condamne finalement à quatre mois de prison (8 août 1868). Le numéro 11 est saisi, les suivants également, bien que paraissant à Bruxelles où Rochefort est parti se réfugier chez Victor Hugo. Dans le numéro 15 du 5 septembre 1868, Rochefort annonce être condamné à treize mois de prison et dix mille francs d’amende par numéro. La Lanterne ne reparaît plus à Paris, on l’achemine clandestinement en France depuis la Belgique.

Rochefort publie en tout 163 numéros jusqu’au 19 février 1876, sans jamais renoncer à dénoncer « cette basse pègre qui nous dévalise ». Rochefort a dit de lui-même : « Je sais que je ne suis qu’un écumeur politique et que ma brochure n’est qu’un brûlot. » D’un tempérament fougueux, il fut surnommé « l’homme aux vingt duels et trente procès » et réussit l’exploit de s’évader du bagne de Nouméa le 19 mars 1874.

Odile Welfelé

archiviste paléographe

conservatrice générale du patrimoine