Paul Vidal de La Blache

Pézenas (Hérault), 22 janvier 1845 – Tamaris (Var), 5 avril 1918

Appelé à enseigner une géographie nouvelle à l’École normale supérieure à partir de 1877, Paul Vidal de La Blache a été reconnu comme un « maître » d’abord par ses élèves, par l’administration républicaine et par le milieu international des réformateurs qui, dès les années 1860, ont prôné une modernisation de la formation scolaire. Mais c’est au tournant du siècle qu’il a connu la notoriété grâce à son Tableau de la géographie de la France (1903), salué comme une oeuvre de savant et d’écrivain et comme un chef-d’oeuvre de « géographie humaine ». Loin de dresser, ce qui était attendu en tête d’une collection d’histoire nationale, un cadre prédestiné, il soulignait dans ce Tableau les virtualités d’un espace géographique et il décrivait la variété des paysages et des organisations territoriales que l’action humaine y avait inscrite. Plutôt naturaliste et passéiste, ce portrait livrait une représentation inédite du pays, qui surprit et qui fascina ; mais, par ses ouvertures sur le futur, il était suffisamment ambivalent pour que chacun y projette son imaginaire, éloge de l’enracinement pour les uns et de la mobilité pour les autres. Vidal y avait expérimenté sa conception de la géographie en décryptant la subtile interaction entre phénomènes naturels et phénomènes humains qui était au fondement de la géographie régionale et de la géographie humaine qu’il avait élaborées patiemment. Il prolongea cette oeuvre par deux projets susceptibles de parachever le programme de l’école de géographie qui se révélait au début du XXe siècle, l’un collectif (une Géographie universelle) et l’autre personnel (Principes de géographie humaine), et dont l’achèvement fut différé par la guerre. En revanche, Vidal engagea ses forces et son savoir dans plusieurs comités d’experts chargés de préparer les traités de paix, tout en rééditant l’Atlas général qui avait été dès 1894 son premier manifeste scientifique et une véritable innovation cartographique et, surtout, en publiant La France de l’Est, un plaidoyer de géographie politique.

Vidal de La Blache est resté la référence majeure de l’école française de géographie. Son aura a reposé sur un rayonnement personnel et non sur l’imposition d’une doctrine arrêtée, de sorte que les générations suivantes ont appliqué sans état d’âme le paradigme souple qu’il léguait. Depuis les années 1950, sa postérité se traduit par la mobilisation plus polémique de son nom. Ainsi, le développement d’une géographie économiciste durant les années 1950-1960 a suscité une première démarcation d’avec l’héritage de Vidal, désormais taxé de « géographie classique ». Puis, durant les années de « crise » de la décennie 1970, Vidal de La Blache a fait l’objet de critiques épistémologiques et politiques plus radicales, si bien qu’il a symbolisé une géographie « traditionnelle » et que les figures tutélaires ont été renouvelées, Élisée Reclus incarnant alors des géographies autres. La déclinaison du patronyme en « vidalien » a jalonné aussi cette évolution. Des occurrences anciennes de l’adjectif signalent par exemple des moments de tension vive entre écoles française et allemande, à propos de la Geopolitik. Mais c’est la contestation de la tradition, en France et sur le plan international, qui a produit une généralisation de l’emploi de « vidalien », ce terme étant appliqué indistinctement à une oeuvre et à une école, sans que cet usage, souvent trop instrumental, de la critique rende justice à la richesse de l’une et de l’autre.

Vidal de La Blache a initié ses contemporains au milieu et à l’espace géographiques. La crise environnementale réactualise l’approche des interactions société-nature dont il a été le promoteur. Son oeuvre offre des prises à la réflexion, tant par les notions qu’il a articulées que par son attention aux échelles de temps et d’espace de l’action humaine et par la prudence avec laquelle il en a abordé les « possibilités ». Le déclin de l’hégémonie européenne, le bouclage du monde par des communications ultrarapides étaient d’actualité avant la Grande Guerre, loin certes d’une mise en cause de la légitimité coloniale, de sorte que cette mondialisation d’alors a constitué un champ d’alerte pour Vidal, un objet d’analyse et d’expérience qu’il a suffisamment nourri par la raison, par l’affect et par l’imaginaire pour que nous y puisions aussi des ressources. Savant austère, initiateur, artiste, flâneur et citoyen du monde, Paul Vidal de La Blache peut enfin nous inviter à penser simultanément à l’ici et à l’ailleurs.

Marie-Claire Robic

directeur de recherche émérite (CNRS)