Edmond Rostand

Marseille (Bouches-du-Rhône), 1er avril 1868 – Paris, 2 décembre 1918

En août 1914, quand éclate la Grande Guerre, la famille d’Edmond Rostand se trouve déjà dispersée ; lassée d’avoir, pendant vingt ans, servi son époux chéri en qualité de collaboratrice, de secrétaire, de documentaliste et surtout d’infirmière psychologue, Rosemonde Gérard a décidé de s’éloigner enfin pour « vivre sa vie » . De son côté, Edmond, incapable de résister à une jolie femme, aussi talentueuse et renommée qu’Anna de Noailles, s’est laissé séduire sans difficulté…

Conscient cependant d’être, avec son Cyrano, le symbole du panache et du courage, tout comme son Aiglon porte le flambeau d’un patriotisme exacerbé qui aspire encore à la revanche de 1870, le poète, dont le nom est prononcé avec admiration, respect et tendresse jusque dans la plus humble chaumière, va insister pour s’engager ! Réformé pour raison de santé, il consacrera toute son énergie à écrire des poèmes vengeurs, très « cocardiers », dont les plus importants (« Le Vol de la Marseillaise », « La Vitre », « Le Faucheur basque »…) exaltent la France, ses paysages, son âme et tout ce qu’ils représentent dans le monde. En même temps, il multiplie les lettres d’encouragement et les colis aux petits soldats et à leurs familles, prononce des conférences à leur bénéfice, s’occupe d’hôpitaux, exige de visiter le front, il n’a qu’une idée en tête : servir, être utile…

Décembre 1916 : tandis qu’Anna n’est plus qu’une correspondante amicale très chère, voici Rostand en compagnie de Mary Marquet, superbe plante de vingt ans, doublure de Sarah Bernhardt, qui l’a volontairement jetée dans les bras de son poète. Ses derniers beaux jours, Edmond les connaîtra dans sa propriété d’Arnaga à partir d’août 1918. C’est là qu’il apprendra la prochaine issue du conflit. Par malheur, à ce moment, une terrible épidémie de grippe espagnole, qu’on ne sait pas soigner, succède aux ravages des canons et s’étend jusqu’aux villes voisines de Bayonne ou Biarritz. La colline d’Arnaga reste encore protégée – mais Rostand, malgré les supplications de ses proches, tient absolument à regagner Paris pour le défilé de la Victoire !

Le 11 novembre, mêlé à la foule, qui le reconnaît et l’acclame, il salue nos vaillantes troupes. Le lendemain, il dirige la répétition de L’Aiglon, que l’on va reprendre une fois de plus. Hélas ! Les jours suivants, très fiévreux, il doit s’aliter dans son appartement du 4, avenue de La Bourdonnais : c’est la grippe ! Il étouffe et l’on ne peut rien faire contre ce mal qui emportera des millions de malheureux. Tandis que « ses femmes », luttant à qui recueillera ses derniers soupirs, exécutent autour de son lit une affreuse danse macabre, le poète de L’Aiglon va s’éteindre le 2 décembre 1918, anniversaire d’Austerlitz : né le 1er avril 1868, il avait tout juste la cinquantaine.

Dans l’euphorie de la victoire, nul ne songe aux obsèques nationales et grandioses, que connaîtra plus tard une Sarah Bernhardt, par exemple. C’est seulement le 20 février 1919 que Marseille, sa ville natale, lui rendra un hommage encore trop mesuré…

Tout au long du XXe siècle, on a pu se demander pourquoi Edmond Rostand, ce virtuose du langage, portant à son apogée le lyrisme échevelé des romantiques, ce dramaturge tellement doué qu’il a produit avec son Cyrano de Bergerac le plus extraordinaire triomphe populaire de toute l’histoire du théâtre mondial, ayant obtenu d’un seul coup une gloire internationale inespérée, n’a jamais goûté pleinement le bonheur auquel tout semblait l’avoir destiné. Ce perpétuel instable, souffrant cruellement d’une véritable psychose maniaco-dépressive, avait choisi de présenter des héros à son image, rêveurs impénitents, nostalgiques du passé, inquiets de l’avenir, ravagés par le sentiment de l’échec…

Et pourtant il souhaitait en même temps proposer au public des « leçons d’âme ».

En fait, comme le remarquait François Mauriac, Cyrano apporte à tous les déprimés, à tous les humiliés, à tous ceux qui sont privés d’amour, l’espoir d’une revanche éclatante sur la vie ! Voilà, certes, l’une des principales raisons de son éternel succès. C’est pour cela, peut-être, que me trouvant seul, un soir d’hiver, dans les jardins d’Arnaga (ce fantastique palais des mirages), j’ai cru entendre le fantôme de Rostand murmurer à mon oreille : « C’est la nuit qu’il est beau de croire à la Lumière ! »

Jacques Lorcey

historien du théâtre

 

 

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