Jean Degottex

Sathonay-Camp (Rhône), 25 février 1918 – Paris, 9 décembre 1988

Qui affronte les oeuvres de Jean Degottex les sait d’emblée d’un grand artiste. Entre figuration et non-figuration, abstraction froide et abstraction chaude, il s’impose comme l’un des maîtres d’une nouvelle conception de la peinture. En 1951, le prix Kandinsky lui est décerné. Abstrait lyrique, gestuel, tachiste ? Oui, mais sans succomber aux charmes des sirènes expressionnistes !

Plutôt absorbé qu’obsédé par les écritures, il lui faut incarner ces manifestations du Verbe dans les signes d’une peinture identifiée, non plus avec une représentation « calligraphique », mais avec son langage même construit dans ses « frontières matérielles », selon ses « lois ».

Pour Degottex le noir est la couleur dans « toute sa richesse ». Elle assure la plénitude du signe. Le signe et le geste sont au coeur de l’entreprise de redéfinition, pendant les années 1950, des concepts et des fins de la peinture occidentale. Les arts de la Chine et du Japon sont alors en vogue. La « peinture en monochrome à l’encre de Chine, écrit Raphaël Petrucci, est dérivée de la calligraphie. Elle a pris un caractère austère et puissant en se refusant la couleur et en cherchant à synthétiser dans un trait l’essence même des formes. » Degottex s’est soumis à cette ascèse pour atteindre à l’effacement du Je et de l’oeuvre elle-même.

Les signes blancs sur fonds noirs ou noirs sur fonds blancs, peints entre 1955 et 1967, apposent leur inscription incisive sur « l’irrécusable plan de fond » pour citer Henri Maldiney. Ils ne sont en rien représentation d’une gestuelle ou d’une émotion. Leurs tracés balafrent la toile, évoquant Fontana et Murakami. Degottex a, lui aussi, lacéré deux toiles, y incisant un signe, un geste et sa mémoire. Dans Aware (II) 28-3-1961 ou L’Adret (1959), une suite de gestes récuse tout lyrisme, toute dénotation descriptible. Ils appellent à une écriture en gestation, d’où ces deux voies entrelacées : celle de la quête du « trait unique » affirmée dans la verticalité des Métasignes (1961), et celle du Serto, privilégiant les horizontales. Degottex a insisté sur le pouvoir structurant de l’écriture. Si la ligne d’écriture « grille implicitement la feuille jusqu’en 1962 », écrit-il, les « lignes d’écriture grillent concrètement son espace » à partir de cette date. Les larges aplats de la série des Médias (1972-1973) le démontrent. Les Plis-Report (1977) et les Reports-terre (1981), les Papiers pleins de 1975-1976, les Lignes-Report, en 1977-1978, sont structurés par cette grille mise en place dès la série Serto.

Degottex a oeuvré, sans s’embourber dans « les goûts du temps », à la recherche d’un art résolument « minimum ». Il est parvenu au dénuement sacral d’une écriture picturale manifestant sa loi dans son ostension muette.

d’après Bernard Ceysson

critique d’art