André Bazin

Angers (Maine-et-Loire), 18 avril 1918 – Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne), 11 novembre 1958

Inlassable animateur du terrain culturel français, André Bazin fut également l’un des plus importants critiques et théoriciens du cinéma mondial. Son existence se situe au coeur de la cinéphilie parisienne de l’après-guerre, alors sans doute à son apogée, mais son influence sur la pensée du cinéma est internationale et dure encore, se renforçant même de décennie en décennie, avec les multiples traductions de son oeuvre, les études qui lui sont consacrées, les lectures et les citations de ses écrits partagées par de très nombreux admirateurs, aussi bien cinéastes, artistes, que critiques, théoriciens du cinéma, intellectuels de nombreux domaines du savoir et de la pensée. L’apport d’André Bazin demeure bien vivant et traverse les frontières, de la géographie comme des disciplines.

Né à Angers, l’enfant grandit à La Rochelle où son père, employé de banque, a trouvé une situation. Fils unique, il développe une passion pour les livres, la nature et les animaux. Il est bon élève, chez les Frères, et poursuit ses études en banlieue parisienne, à Courbevoie. Boursier, il est reçu septième à l’École normale supérieure de Saint-Cloud en 1938. La scolarité à l’ENS le marque profondément, l’étudiant puisant dans la philosophie, la littérature, l’histoire, la géographie. Sa sensibilité le rapproche du catholicisme de gauche et il est grand lecteur, de Bergson, de Marcel Légaut, d’Emmanuel Mounier, d’Esprit, notamment du critique de cinéma Roger Leenhardt et de sa « Petite école du spectateur ».

La découverte passionnée du cinéma donne un but à la vie de Bazin, qui, autour de 1943, entre en cinéphilie comme animateur de ciné-clubs et en critique par l’écriture de ses premiers textes. Dès ses débuts dans L’Écho des étudiants, Bazin est choqué de voir que, dans la grande presse, les films ne sont examinés que dans leur anecdote. « Il est grand temps d’inventer une critique cinématographique en relief », lance-t-il dans l’un de ses premiers textes. Au contraire, il ne cesse d’affirmer que le cinéma est l’événement le plus important dans le domaine des arts populaires et visuels depuis le déclin du mystère1 médiéval et l’invention de l’imprimerie.

Durant la décennie d’après-guerre, Bazin, pourtant de santé fragile, force l’admiration de tous par sa puissance de travail, qui lui permet d’occuper la place et d’inventer cette « critique de cinéma en relief ». Il écrit dans Le Parisien libéré, L’Écran français, Radio, cinéma, télévision, Esprit, La Revue du cinéma, Critique, Arts, bientôt les Cahiers du cinéma, qu’il fonde avec Jacques Doniol- Valcroze et Joseph-Marie Lo Duca en avril 1951. Soit des journaux, magazines, revues, de nature, de périodicité et de public très différents. Tout en multipliant les séances de projections-débats, les conférences et les animations pour le ciné-club Objectif 49 et l’association Travail et Culture, dont il est l’un des principaux piliers.

Plus de 2 600 textes en quinze ans, de 1943 à 1958, telle est la somme d’André Bazin, parvenant à toucher des lecteurs très divers grâce à une écriture rigoureuse et vivante, aux analyses profondes et subtiles, animée de métaphores éclairantes. François Truffaut, qui fut son fils spirituel, aimait qualifier André Bazin d’« écrivain de cinéma » ; c’est un hommage que le critique mérite amplement. La portée théorique de son oeuvre, fondée originellement sur ses lectures de Malraux et Sartre, appuyée sur son goût pour le cinéma de Rossellini, de Renoir et de Welles, n’en est pas moins évidente. Bazin forge l’« ontologie réaliste » du cinéma, dont se réclameront bientôt Éric Rohmer, Jacques Rivette, Jean-Luc Godard, Jean Douchet, mais également, plus tard, Christian Metz, Serge Daney, Gilles Deleuze, Jacques Rancière, Paul Schrader, Stanley Cavell…

André Bazin meurt le 11 novembre 1958, à quarante ans, honoré par les siens. La cinéphilie perd son père spirituel, le « saint en casquette de velours » dont parlait Truffaut, le « fil d’Ariane », précisait Renoir, qui ajoutait : « Sans lui, la dispersion aurait été complète. » François Truffaut et Jean-Luc Godard lui dédieront chacun un film, Les Quatre Cents Coups en 1959 et Le Mépris en 1963.

Antoine de Baecque

professeur d’histoire et d’esthétique du cinéma à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm