Robert Escarpit

Saint-Macaire (Gironde), 24 avril 1918 – Langon (Gironde), 19 novembre 2000

Robert Escarpit fut un grand universitaire, un excellent journaliste et un remarquable écrivain. Homme à multiples facettes, il laissa à ceux qui le connurent un souvenir émerveillé. Né près de Bordeaux, tout près de chez François Mauriac, c’est là qu’il fit sa carrière de professeur. Ses étudiants se rappellent ses cours pétillants d’esprit et de malice, où se déployait sa verve gasconne, appuyée sur sa solide culture de normalien chevronné. Nombreux sont ceux qui lui doivent de savoir écrire un français sans faute, à défaut d’éclat difficile à transmettre. Professeur de littérature comparée, angliciste qui savait tout Byron par coeur, il créa un Centre de sociologie des faits littéraires, qui servit de modèle à d’autres. Auteur de La Sociologie de la littérature, il poussa ses recherches dans plusieurs directions qui le conduisirent à fonder une « Unité pluridisciplinaire des sciences de l’information et de la communication », domaine dont il fut un précurseur dans notre pays, comme son camarade d’École, Jean Stoetzel, fondateur de l’IFOP* avant la guerre. Escarpit acheva sa carrière comme président de l’université de Bordeaux III.

C’est dans Le Monde de la grande époque que son talent de journaliste trouva très tôt à s’employer, dans une spécialité un peu oubliée aujourd’hui, celle de « billettiste », très connue alors (André Frossard fut longtemps son rival au Figaro). Les billets d’Escarpit furent une des raisons de lire ce quotidien un peu austère, où il voisinait avec son compatriote et ami, le Bordelais Maurice Duverger.

Quant à l’écrivain, sa production est abondante. On passera sur les romans, qui n’en sont pas la meilleure part, pour garder le plus original. Outre ses ouvrages de référence sur Byron ou Kipling, où l’angliciste se réveillait régulièrement, on évoquera un petit livre qui fait toujours autorité. C’est L’Humour, où il « délabyrinthe » avec subtilité les chemins mystérieux de cette forme d’esprit si différente de « l’esprit français ». Il le fait à l’aide d’exemples étrangers, empruntés surtout aux meilleurs auteurs anglo-saxons, tel Swift. De celui-ci, il tirait une démonstration éblouissante, fournie par sa Modeste proposition (1729) pour sauver les Irlandais de la famine, en tuant les enfants pour les manger. En l’exposant oralement, il prenait des airs d’ogre souriant et bonhomme. Il redouble son effet, plus tard, quand il prouve sa tendresse et son intérêt pour les enfants par la publication de ce qui pourrait bien être son chef-d’oeuvre, un recueil de contes, Les Contes de la Saint-Glinglin. Il s’y montre presque l’égal de Marcel Aymé des Contes du chat perché. Dès la première phrase, le ton est donné : « De son vrai nom, saint Glinglin s’appelait Galahan O’Galahan. C’était un Irlandais. » Près de deux cents pages suivent et tiennent les promesses de cet alléchant incipit. Après cela, on est un peu surpris de savoir qu’Escarpit fut un élu communiste, dans les derniers temps de l’Union soviétique. C’était une riche personnalité, riche de ses contradictions, dont celle-ci n’est pas la moindre. Cet esprit brillant avait ses zones d’ombre, et sans doute n’a-t-il pas encore livré tous ses secrets.

*Institut français d’opinion publique.

Philippe d’Hugues

ancien administrateur général du palais de Tokyo

historien du cinéma