Patachou

Paris, 18 juin 1918 – Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), 30 avril 2015

Henriette Ragon, née dans un quartier populaire de Paris, est marchande de chaussures, antiquaire, pâtissière – d’où son surnom –, dactylo chez l’éditeur de musique Raoul Breton, où elle se familiarise avec le milieu de la chanson et ouvre en 1948 un cabaret à Montmartre au 13, rue du Mont-Cenis. Une plaque apposée en 2016 le rappelle. Elle offre un tremplin à de jeunes chanteurs : Jacques Brel, Guy Béart, Léo Ferré, Charles Aznavour et surtout Georges Brassens. Elle le pousse littéralement sur scène. Il lui écrit Le Bricoleur (1952) et interprète en duo avec elle Maman-Papa. À partir de 1950, elle chante et enregistre des chansons bouleversantes (On m’a volé tout ça, Voyage de noces), coquines (La Bague à Jules, La Chose) ou reprises de Ferré, Mouloudji, Francis Lemarque. Dès 1953, année où elle reçoit le grand prix de l’Académie du disque, et durant vingt ans, elle se produit à Londres, New York, Montréal, au Moyen-Orient, à Hong Kong, au Japon et en Suède, en véritable ambassadrice de la chanson française. Elle reçoit dans son cabaret les plus grandes vedettes américaines (Frank Sinatra, Dean Martin, etc.) et pousse la chansonnette avec elles.

En 1958, elle enregistre un disque des chansons d’Aristide Bruant (1851-1925), fondateur du cabaret montmartrois Le Chat noir. Aux chansons du chantre du Paris populaire et canaille elle apporte distinction et élégance. Ne l’a-t-on pas surnommée Lady Patachou ? C’est là que réside la clé de son talent, défini par Pascal Sevran comme « un raffinement qui perce sous la gouaille ». La sobriété de sa tenue de scène – corsage en drap blanc, col relevé, jupe chic – n’est nullement contradictoire avec son lien à Paris, à ses traditions de fête ainsi qu’au caractère parigot de ses interprétations. Elle ne fut pas l’égale d’Édith Piaf, malgré sa célébrité mondiale, sans doute à cause de son côté touche-à-tout. Elle ouvre un restaurant non loin de la place du Tertre, anime le cabaret du premier étage de la tour Eiffel et, dès 1954, devient comédienne pour Renoir (French Cancan, où elle interprète Yvette Guilbert) et pour Sacha Guitry (Napoléon, en Madame Sans-Gêne). Au théâtre, on la verra au service d’Alexandre Breffort (Impasse de la fidélité, 1960), d’Édouard Bourdet (Le Sexe faible, 1985), mise en scène de Jean-Laurent Cochet et… Marguerite Duras (Des journées entières dans les arbres, 1990). Quatorze films, dix téléfilms, quatre pièces de théâtre, c’est un excellent bilan pour une animatrice de cabaret qui, à ses débuts, coupait les cravates des clients, mais sa gloire, c’est d’avoir interprété. À l’heure où les auteurs-compositeurs-interprètes sont de plus en plus nombreux, elle a donné un autre éclairage, porté un autre regard, sur des textes écrits par des auteurs qui ne chantaient pas, et a transcendé des musiques de compositeurs pour offrir de manière exemplaire la fusion de la voix et de la présence scénique.

Alain Paucard

écrivain