René Rémond

Lons-le-Saunier (Jura), 30 septembre 1918 – Paris, 14 avril 2007

L’itinéraire de René Rémond est, en termes universitaires, un parcours sans faute. Reçu au concours de la rue d’Ulm, où il entre en 1942, puis à celui de l’agrégation d’histoire, il est après la guerre assistant à la Sorbonne, avec un sujet de doctorat portant sur le XIXe siècle, comme le veut la règle non écrite de ce temps-là, qui récuse les approches trop contemporaines. Révélé en 1954, à un public élargi bien au-delà de ses pairs, par un ouvrage sur La Droite en France, de 1815 à nos jours, il est élu professeur, en 1964, sur le premier campus universitaire parisien extra-muros, sis à Nanterre. Six ans et la crise de 68 plus tard, il devient, succédant à Paul Ricoeur, le doyen – ensuite le président – de ce qui va être l’université Paris X. Cette expérience présidentielle lui inspirera en 1979 La Règle et le consentement, exemple rare d’une réflexion théorique et éthique sur le fonctionnement de cette société politique d’un genre bien particulier qui s’appelle une université.

Ce cursus honorum suffirait à bien des professeurs. Dans le cas de René Rémond il ne représente cependant qu’une partie de ce qui fait qu’au moment de sa disparition on ait pu saluer en lui l’un des principaux historiens de sa génération, en même temps qu’un observateur et un acteur importants de la vie intellectuelle de son époque.

Sa bibliographie en est le meilleur indice. De plus d’une trentaine d’ouvrages personnels, auxquels s’ajoute une dizaine de directions d’ouvrages collectifs, émergent, outre ce qui est devenu lors de sa révision de 1968 Les Droites en France de 1815 à nos jours, plusieurs synthèses remarquées posant pour une génération les contours d’une histoire du politique mais aussi du religieux français contemporain, celui-ci saisi en particulier dans sa relation avec le politique. Le titulaire, en 1964, d’une chaire inédite d’« Histoire du XXe siècle » sera, plus largement encore, le garant du grand projet collectif qui aboutira en 1978 à la création d’une unité de recherche du CNRS vouée à l’investigation de l’« histoire du temps présent », l’IHTP.

Le principal apport de l’historien se situera cependant encore ailleurs, dans sa volonté de faire dialoguer histoire et science politique, en adossant ce dialogue à ce qui sera l’institution où il pourra le mieux faire entendre sa voix et développer son action, « Sciences Po », au reste institution dédoublée, entre l’Institut d’études politiques, créé en 1945, où il enseigne, et la Fondation nationale des sciences politiques, dont il sera, pendant plus d’un quart de siècle (1981- 2007), le président. Les grands colloques historiques qu’il initie dans ce cadre à partir de 1967, dans lesquels les derniers témoins se confrontent aux premiers historiens, tout comme Les Droites en France avec son interprétation structurelle autour d’une hypothèse ternaire (perdurance, par-delà les âges, des droites « légitimiste », « orléaniste » et « bonapartiste »), resteront des modèles du genre. Entre la fin des années 1960 et le début des années 1980, deux générations d’historiens de la culture, du politique et de la société se formeront sous son égide à la recherche mais aussi à la réflexion épistémologique au sein des séminaires de Sciences Po et de Nanterre. Ces disciples, à leur tour, essaimeront alentour. Si la clarté d’exposé et la pondération de jugement de René Rémond ont pu, pendant une quarantaine d’années, éclairer les auditeurs et téléspectateurs sur des grandes échéances politiques françaises, il ne fait pas de doute qu’une partie de son rayonnement au-delà des cercles universitaires a tenu à son engagement personnel, qu’il pouvait, sans ostentation, rattacher à des sources chrétiennes. Neveu de Paul Rémond, évêque de Nice, que sa lutte sous Vichy contre la persécution antisémite fera élever, après sa mort mais du vivant de son neveu, au rang de « Juste entre les nations », le codirecteur de l’Histoire religieuse de la France a consacré l’essentiel de ses années quarante à la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC), dont il sera le secrétaire général. Sa conviction que les catholiques se devaient de porter sur l’histoire de leur temps un regard qui ne fût pas a priori méfiant, voire hostile, aux valeurs libérales, démocratiques et même laïques (Une laïcité pour tous, 1998), explique sa participation active au Centre catholique des intellectuels français, comme sa caution à des enquêtes rouvrant des dossiers délicats (Paul Touvier et l’Église, 1992).

C’est cet historien respecté, critique de certaines dérives des « lois mémorielles » (Quand l’État se mêle de l’histoire, 2006), qui sera appelé à présider, de 1988 à sa mort, le Conseil supérieur des archives. C’est cet intellectuel du Juste que l’Académie française accueillera en son sein en 1998.

Pascal Ory

professeur à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

membre du Haut comité des Commémorations nationales