Tsuguharu Foujita

Tokyo (Japon), 27 novembre 1886 – Zurich (Suisse), 29 janvier 1968

"On me prédisait que je serais le premier peintre du Japon, mais c’était le premier peintre de Paris que je rêvais d’être, il me fallait aller aux sources".

Foujita pose ses valises à Montparnasse le 6 août 1913, après quarante-cinq jours de traversée. Il a vingt-sept ans. Paris connaît du Japon la laque, les éventails, les kimonos et les estampes (reprises par Manet et Van Gogh) ; on y apprécie cet art du vide, de la nature et de la figure sublimée, les aplats subtilement colorés du japonisme exotique des années 1880. Au début du XXe siècle, lorsque Foujita, fils du général Fujita*, débarque, c’est en terrain favorable – pour peu qu’il s’en montre digne ! Foujita rêve de Paris depuis toujours ; pinceaux, encre et crayons en poche, son désir est facilité par la critique qui reconnaît, dès sa première exposition, la force d’un japonisme modernisé, magnétique, et son apport à la jeune peinture – qui plus est, par un artiste japonais. Et c’est ainsi que Foujita devient l’ambassadeur de son pays alors qu’il n’est venu en France que pour l’oublier…

Paris accueille un samouraï original et s’en enchante ; et c’est sciemment que Foujita utilise cet élan. Son allure, boucle d’oreille, tatouage, vêtements coupés main, frange et lunettes rondes, en fait, entre les deux guerres, l’une des stars des Années folles. Les médias s’en emparent.

Jamais Tokyo n’aurait pu lui offrir le recul, l’impulsion, la liberté nécessaires à se retrouver, à marier ainsi deux cultures opposées. Il étudie avec minutie les trésors du Louvre et des Salons, assied à Paris son désir d’embrasser le monde, de reconnaissance globale et un art qui échappe à tous les poncifs.

Il se lie intimement à Picasso, Rivera, Braque, Modigliani, Van Dongen, Soutine, Kisling, Pascin, Zadkine, Laurencin, Derain, en réalité à toute la communauté cosmopolite de Montparnasse qui l’adopte dès la première heure. Son art est unique, toujours relié à ces ancêtres qui, eux-mêmes, puisent le leur dans celui, trois fois millénaire, de la Chine et de l’Inde. En cela, Foujita demeure exemplaire : à la fois d’aujourd’hui et d’hier. D’ici et d’ailleurs. « Seule la force de l’art peut dépasser les frontières et la barrière des races pour pénétrer le coeur de l’homme », déclarait-il en 1929 au terme de dix-sept ans passés en France.

Sa carrière se partage entre quatre tours du monde et cinq femmes – Tomi, Fernande, Youki, Madeleine et Kimiyo –, une cohorte d’amis et le silence impénétrable de son atelier. Plus de dix mille oeuvres. Une première activité post-impressionniste à Tokyo, une expérience cubiste à Paris déclenchée par Picasso et, trois ans plus tard, la démonstration de sa synthèse réussie entre Orient et Occident. Les enfants, les chats, les femmes, thèmes raffinés et simples. Une différence hybride qui le propulse à l’avant-garde. Foujita n’a de cesse de progresser ; sa technicité lui permet d’utiliser l’eau et l’huile sur le même support, il la gardera toute sa vie. Son fameux fond blanc lui permet de tracer des lignes fines et sans repentir, de rendre la peau comme de la porcelaine : peu de matière et de subtils glacis. En 1921, au Salon d’automne, Autoportrait, une huile où il se montre en bleu de chauffe, mains jointes, humblement, devant ses pipes et ses faïences françaises, revendique sa double appartenance. Un pont entre le Japon qui l’a vu naître et la France s’épanouir ; la France qu’il vénère et qui lui donne sa nationalité en 1955.

De multiples tribulations l’obligent à endosser le rôle de chef des peintres de l’armée japonaise entre 1940 et 1945 mais il revient à Paris en février 1950 pour ne plus jamais en repartir. Dès 1960, retiré dans sa maison de Villiers- le-Bâcle, il se partage entre son vaste atelier sous le toit dominant la vallée de la Bièvre et celui de Montparnasse. Les madones et les Christ qui couvrent de plus en plus ses toiles et ses papiers le mènent au baptême à la cathédrale de Reims, le 29 octobre 1959. Reims où, en 1966, sous la houlette de Mumm et des Clauzier, il réalise la sublime chapelle Notre-Dame-de-la-Paix, fresques et architecture, sa dernière grande oeuvre. Peu après, un cancer l’entraîne à l’hôpital cantonal de Zurich d’où la nouvelle de sa mort se répand ; on pleura sous toutes les latitudes le départ du Foujita montparno.

*Tsuguakira Fujita (Tokyo, 1854-1941), général de l’armée impériale,
directeur du service de santé des armées, chirurgien en chef des armées.

 

Sylvie Buisson

historienne

expert de l’oeuvre de Léonard Foujita

 

Programme des manifestations