Cassandre

Karkhov (Ukraine), 24 janvier 1901 – Paris, 17 juin 1968
Illustration, publicité pour l'apéritif Bonal

Adolphe Mouron naît en 1901 à Karkhov, de parents français, négociants de vins, installés en Ukraine. En 1915 la famille revient en France et, à partir de 1918, il étudie la peinture à l’académie Julian et dans les ateliers libres de Montparnasse. Il signe du pseudonyme de Cassandre ses créations publicitaires, alors « alimentaires ». Passionné de peinture et d’architecture, l’affiche lui procure ses premiers succès. En 1923 sa création pour le magasin de meubles « Au Bûcheron » marque le début de sa carrière et un tournant dans l’histoire de l’affiche avec l’émergence du cubisme en publicité et d’une méthode qu’il qualifie de « géométrique et monumentale ».

Poète de la machine, de la locomotive, des bielles et des boulons, du rail aux reflets d’acier fuyant en perspectives étourdissantes, Cassandre propulse le spectateur dans un vertigineux enchevêtrement de lignes et de gros plans puissamment suggestifs (Nord Express, 1927). De même, avec les monumentales cheminées de ses cargos et l’écrasante contre-plongée de son Normandie (1935), il crée des perspectives dynamiques heurtant et réveillant l’oeil paresseux et blasé du passant.

Maître des gros plans et des cadrages audacieux, des contre-jours et des transparences subtiles, il combine souplesse lyrique et rigidité géométrique. Pour lui, l’affiche n’est plus un tableau mais une « machine à annoncer ». La géométrie se charge d’expressivité. Il pousse la stylisation des personnages dans Triplex (1930) ou Dubo Dubon Dubonnet (1932). La force, l’équilibre sont tempérés par un subtil jeu de halos lumineux, de dégradés qui confère à l’affiche une nouvelle et puissante poésie. Il manie avec rigueur la règle et le compas de l’architecte pour la composition et l’aérographe pour la poésie. Ses réflexions et travaux tournent autour de trois grands axes : la recherche typographique, le souci de la clarté et l’efficacité.

Pour Cassandre, la lettre est première dans la composition, « c’est le mot qui commande, qui conditionne et anime toute la scène publicitaire. […] Nous avons tenté simplement de rendre au mot sa puissance d’image ». Cette exigence le pousse à concevoir un alphabet adapté à la publicité, le Bifur en 1929, édité par la fonderie Deberny et Peignot, puis Acier et Peignot en 1937. Ses recherches sur la lettre restent un fil rouge dans toute sa carrière. En 1930 il fonde avec l’affichiste Charles Loupot l’Alliance graphique, Paul Moyrand se chargeant de vendre leurs projets aux annonceurs. Elle illustre la brillante production de « ces artistes qui vécurent à la crête extrême de l’effort publicitaire qui déferla de 1925 à 1935 »*.

Sa recherche de perfection se prolonge à l’imprimerie, où il veille à la qualité des tirages, à la réflexion sur l’affichage et à la place de l’affiche dans l’espace urbain. En 1936, il expose ses affiches au musée d’Art moderne de New York et entame une carrière aux États-Unis, en particulier pour Harper’s Bazaar. Ses créations obtiennent un succès en demi-teinte. Désabusé sur le rôle qu’il attribuait à l’affiche, à savoir « éveiller l’intellectualité du spectateur », il revient à la peinture.

À partir de 1938, il se consacre à la peinture et au décor de théâtre. Déjà en 1934, Louis Jouvet lui avait confié les décors et costumes de la pièce de Jean Giraudoux Amphitryon 38. L’intérêt de Cassandre pour l’architecture trouve dans son travail de décorateur un écho qui prolonge ses recherches menées avec les architectes et les urbanistes de l’Union des artistes modernes sur l’affichage. Au théâtre, son travail de peintre se déploie, prend toute sa dimension et magnifie ses recherches de plasticien. Le « peintre d’affiches » est devenu peintre pour la scène.

En 1948, pour le Festival international de musique d’Aix-en-Provence, outre les décors et les costumes de Don Giovanni de Mozart, il imagine le théâtre en plein air. Après cette grande réussite, suivie de Monsieur de Pourceaugnac à la Comédie-Française en 1948, il connaît des échecs qui l’éloignent du théâtre. Il revient au dessin de la lettre avec deux caractères non édités, le Cassandre et le Metop. L’expression de ses dernières recherches reste le logo de la maison de couture d’Yves Saint Laurent en 1963. Il se donne la mort en 1968.

Cassandre ne cède jamais à la facilité. Il se renouvelle sans cesse avec la même exigence. La rigueur, la précision, la recherche de la perfection demeurent.

 

* Cassandre, Charles Loupot, Paul Colin et Jean Carlu.

Réjane Bargiel

conservateur en chef Musée des Arts décoratifs

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