Marcel Duchamp

Blainville (Seine-Maritime), 28 juillet 1887 – Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), 2 octobre 1968
Illustration, Nu descendant un escalier, n° 2, huile sur toile de Marcel Duch...

Peut-on faire des oeuvres qui ne soient pas d’art ?

Question faussement naïve de Marcel Duchamp, alias Rrose Sélavy (Éros, c’est la vie), auteur de Duchamp du signe (du chant du cygne), convaincu de l’existence d’un lien organique entre texte (pour l’entendement) et image (pour les yeux). Pour le public, Duchamp est au mieux l’inventeur du readymade, le père de l’art conceptuel, un dadaïste iconoclaste, au pire le fossoyeur de la peinture. Son grand oeuvre, son Opus Magnum, étant conservé à Philadelphie, il est difficile de percevoir la cohérence d’un parcours artistique hors du commun. Au coeur de l’oeuvre, la stratégie du silence, le lâcher-prise et le retrait du dandy baudelairien. Duchamp, peintre raté, à jamais attaché à Fontaine (l’urinoir) ou Duchamp « anartiste », créateur de deux chefs-d’oeuvre, La Mariée mise à nu par ses célibataires, même [Le Grand Verre], 1915-1923, et l’installation Étant donnés : 1° la chute d’eau, 2° le gaz d’éclairage, 1946-1966 ?

Duchamp est autodidacte. Il débute à Paris comme dessinateur de presse satirique, s’exerçant à l’art de la contrepèterie, conscient du rapport ironique entre caricature et légende écrite. Dextérité manuelle et matière grise iront toujours de pair. Duchamp fait ses classes. En quelques mois, il réalise des Nus fauves, s’attarde dans le symbolisme, puis rejoint les cubistes du groupe de Puteaux. Dans cette quête d’une identité artistique, il privilégie la thématique du nu. Il lit beaucoup – Mallarmé, Jules Laforgue, Villiers de L’Isle-Adam, dont L’Ève future est un androïde (une clef du Grand Verre) –, s’intéresse aux découvertes scientifiques.

Premier chef-d’oeuvre, Nu descendant un escalier, transfert de la chronophotographie en peinture, décomposition du mouvement, est censuré en raison du titre écrit sur la toile. Il triomphera à l’Armory Show de New York en 1913. Viennent les peintures les plus abouties : Le Passage de la Vierge à la Mariée et Mariée. Cette Mariée est une hybridation de mécanique et d’organique, un fantasme pré-Dada sur le corps féminin, un cyborg contemporain.

Viennent ensuite les readymades. Le premier fut le Porte-bouteilles, 1914. Un readymade est la rencontre entre un objet choisi sans plaisir ni déplaisir (beauté d’indifférence), une inscription et une signature – pas un objet manufacturé transplanté dans une galerie. Le malentendu vint de la perte de l’inscription sur ce Porte-bouteilles. La plupart des readymades originels ayant disparu rapidement, ils firent l’objet de répliques : la réplique d’un readymade transmet le même message. Rauschenberg acheta le porte-bouteilles à New York, que Duchamp signa et certifia : « Impossible de me rappeler la phrase originale M.D. Marcel Duchamp 1960 » – preuve que le readymade est un objet inscrit. La phrase, au lieu de décrire l’objet comme l’aurait fait un titre, était destinée à emporter l’esprit du spectateur vers d’autres régions plus verbales. L’ombre portée d’un readymade suspendu fait partie de l’oeuvre.

À New York, Duchamp travaille au Grand Verre : deux panneaux disposés à la verticale, axe d’une élévation spirituelle et érotique – la Mariée dans la partie supérieure, les Célibataires en bas. Essai impossible de conciliation de registres différents, l’oeuvre est la projection utopique d’un univers en quatre dimensions sur du verre et la vision symboliste d’un amour cruel. Les Neuf Moules Mâlics (archétypes masculins) disposent d’une machinerie désirante susceptible de féconder la vierge-mariée. Le protocole en est décrit dans des Notes – la pratique de Duchamp étant faite de notes de parcours qu’il éditera en fac-similés dans des Boîtes. Le déchiffrement des Notes cryptées demeure le jeu des duchampiens orthodoxes.

1923, Duchamp déclare le Grand Verre inachevé. S’agit-il d’un constat d’échec du peintre ou cet inachèvement fait-il du Grand Verre un chef-d’oeuvre inconnu à la Balzac ?

Précurseur de l’art cinétique, Duchamp entame en 1920 une série d’oeuvres optiques : Rotative plaques verre, Anémic Cinéma (séquences alternées de disques optiques, porteurs de calembours), Rotoreliefs. Prototype du musée portatif, La Boîte-en-valise réunit des répliques miniatures de peintures et readymades. À l’instar d’un chercheur scientifique, l’artiste moderne doit restituer son processus de pensée. L’oeuvre n’est donc pas un simple achèvement esthétique.

Puis, Duchamp entreprend Étant donnés. Pendant hyperréaliste du Grand Verre, c’est une installation en trois dimensions – un mannequin féminin étendu dans un paysage, seulement visible à travers deux oeilletons – qui sera dévoilée après sa mort. Vingt années d’un travail artisanal mené dans le plus grand secret pour l’ultime manifestation de l’érotisme duchampien et preuve que le spectateur est un regardeur-voyeur.

1977, exposition inaugurale du Centre Pompidou consacrée à Marcel Duchamp.

Marie-Christine Lasnier

agrégée de l’Université