Élection de Pierre Emmanuel à l’Académie française

25 avril 1968
Illustration, photographie de Pierre Emmanuel vers 1946-1947

Pierre Emmanuel à l’Académie française ? Une évidence ! Ce haut lieu de la reconnaissance nationale, il ne pouvait qu’en rêver, lui, le fils d’émigrants, le petit Béarnais qui apprit le français à l’école, l’étudiant en mathématiques qui, au sortir des classes préparatoires, choisit pourtant la philosophie et bientôt la poésie par amour de la vérité. 

Quand les académiciens l’élisent le 25 avril 1968 au fauteuil du maréchal Juin, Pierre Emmanuel, à cinquante-deux ans, est un acteur important de la vie culturelle et politique française. Professeur, journaliste, homme de radio, militant des droits de l’homme, ardent défenseur de ce qu’il appelle « la face humaine », contre tous les totalitarismes économiques ou idéologiques, cet homme brillant au caractère bien trempé, à la prose admirable, est d’abord et avant tout un poète. Un grand poète dont la voix âpre et puissante s’est pour la première fois fait entendre à une époque de troubles et de déchirement, de chaos et de brumes. Si le jeune homme de vingt-quatre ans, en qui Pierre Jean Jouve voyait « un ange manieur de feu aux disciplines obscures », a été un des grands poètes de la Résistance, ce n’est pas un hasard. C’est que sa poésie porte au plus haut l’exigence de la parole humaine.

Elle est le cri de l’homme debout face au tyran qui l’opprime. La voix qui éternellement l’appelle dans cette nuit de Jacob où le combat avec Dieu est aussi une étreinte qui s’achève toujours à l’aube dans l’éblouissement de la rencontre. Elle est l’espace de l’amour même où se reconnaissent et s’enfantent les amants. En elle pulsent les grands vents de l’origine, l’inimaginable liturgie qui accouche de l’univers et du temps. L’Histoire y déploie ses fracas et ses soubresauts et l’âme s’y perd ou s’y retrouve dans des clairs-obscurs orphiques où la figure du Christ l’accompagne.

Mystique, charnelle, intense, feu et terre, l’oeuvre de Pierre Emmanuel est parfois aussi limpide qu’une source. Cette oeuvre ne peut laisser indifférent mais semble difficile à entendre quand chantent les sirènes du divertissement et de l’éphémère. Pour lui aussi, « l’homme passe infiniment l’homme » et la fonction du poète est d’inlassablement l’arracher à sa torpeur et aux séductions du mensonge. Il ne s’agit pas là de morale ou d’esthétique mais de dignité et de liberté.

En 1975, refusant l’élection de Félicien Marceau, condamné en Belgique pour collaboration, il quitte l’Académie française. « Avec une profonde tristesse, écrit-il, [mais] je me regarderais comme infidèle à la parole humaine et au souvenir de ceux, qui, pour l’amour d’elle et de sa vérité, ont péri dans l’Europe de Hitler, si j’acceptais cette élection et cette majorité comme le veut la coutume. »

Anne-Sophie Constant

docteur ès lettres