Publication de Belle du Seigneur d’Albert Cohen

Mai 1968
Illustration, photographie d'Albert Cohen, 1968

Faire paraître en mai 1968 un pavé de plus de 800 pages destiné à célébrer « l’éternelle aventure de l’homme et de la femme » est à la fois provocateur et incroyablement anachronique. À l’époque, en effet, le formalisme triomphe dans le roman français, le roman-fleuve est passé de mode et le personnage n’est plus pour certains qu’une « notion périmée ». Quant à l’amour-passion, courtois ou romantique, il fait figure, à l’ère de la libération des moeurs, de vestige d’un autre âge. Le grand prix de l’Académie française, judicieusement décerné au roman en novembre, n’a rien arrangé : difficile en effet de le faire passer pour un brevet de modernité !

Publié dans La Pléiade en 1986, le roman devenu un classique est pourtant loin d’être de facture classique. Des chapitres entiers y sont constitués de monologues intérieurs sans ponctuation, à la manière de Joyce. Plusieurs fois interrompu, coupé en morceaux (l’un donna Mangeclous en 1938) et soumis à une « prolifération glorieusement cancéreuse », selon les mots de son auteur, ottoman d’origine et genevois d’adoption, l’ouvrage a tardé à se stabiliser sous sa forme actuelle – celle qu’on offre paraît-il désormais pour la Saint-Valentin ! Albert Cohen raconte que, lorsqu’il apporta chez Gallimard son livre, commencé près de quarante ans plus tôt et enfin achevé, celui-ci fut jugé « monstrueux ». On lui demanda d’en retirer quelques centaines de pages qui devinrent Les Valeureux en 1969.

Belle du Seigneur, pièce maîtresse d’un cycle romanesque commencé par Solal en 1930, porte témoignage d’un monde disparu, celui de l’Europe de l’entre-deux-guerres où trônait la Société des Nations (SDN), parangon d’inefficacité politique. Solal des Solal, sous-secrétaire général à la SDN, juif d’origine orientale, tombe amoureux d’Ariane Deume, aristocrate genevoise, protestante, et mariée à son subordonné Adrien Deume. À l’arrière-plan de ce flamboiement amoureux s’agitent, vivants reproches, les burlesques cousins céphaloniens de Solal que sont les Valeureux. L’action du roman se déroule entre 1935 et 1937, à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Solal, en solidarité avec ses coreligionnaires persécutés et bientôt exterminés, aspire à redevenir « un juif chimiquement pur » ; mais la recherche parallèle d’un « amour chimiquement pur » avec Ariane conduira les modernes Tristan et Iseut à une fin tragique.

Roman nostalgique de l’amour-passion ou « pamphlet passionné contre la passion », livre à la fois profondément lyrique et terriblement ironique où les sourires tendent à devenir des « messages dentaires d’amour du prochain » et les baisers « la soudure de deux tubes digestifs », Belle du Seigneur continue de fasciner par son style oral et raffiné ainsi que par les contrastes appuyés qu’il met en place entre l’univers absurde de la SDN, l’île ensoleillée de Céphalonie et la froideur inquiétante du monde occidental.

Alain Schaffner

professeur de littérature française à la Sorbonne Nouvelle