Page d'histoire : Abd el-Kader Près de Mascara, 6 septembre 1808 - Damas, 24 mai 1883

Abd el-Kader, portrait photographique par Étienne Carjat
© RMN/Franck Raux

Abd el-Kader naît près de Mascara, dans une famille de chorfa (descendants du Prophète) de la tribu des Hachem. Son père Mahieddine, grand notable de la confrérie Qadiriya, lui a fait donner une éducation arabe classique très complète : son fils sera à la fois un savant en matière religieuse et un homme d’épée et de cheval. Il l’emmène avec lui, de 1826 à 1828, en pèlerinage à la Mekke, puis visite en sa compagnie l’Égypte de Mohammed-Ali, lui faisant ainsi connaître le coeur du monde arabe. La chute d’Alger en juillet 1830, puis celle d’Oran (décembre) sont l’occasion pour la famille, dont l’hostilité aux Turcs est notoire, de s’imposer sur les ruines de la domination ottomane. En novembre 1832, les tribus de la région de Mascara viennent de proposer le titre de sultan à Mahieddine, qui décline cet honneur en faveur d’Abd el-Kader.

La confrontation avec les Français, qui après Oran ont occupé Mostaganem, est désormais à l’ordre du jour. À vingt-quatre ans, Abd el-Kader se révèle un adversaire redoutable par son énergie et ses capacités militaires. Une première tentative d’entene a lieu en février 1834 (traité Desmichels), mais est très vite suivie d’une rupture. Les Français occupent Mascara et Tlemcen. Après sa victoire de la Macta (juin 1835), où il a défait les troupes du général Trézel, Abd el-Kader subit un revers à la Sikkak, en juillet 1836, mais réussit à faire le vide autour des places françaises. En mai 1837, le traité de la Tafna, négocié par Bugeaud, lui reconnaît le contrôle de l’ouest et du centre de l’Algérie. La trêve lui permet d’ébaucher, dans les territoires placés sous sa domination, l’organisation d’un État dans lequel la rigueur des principes de l’islam s’allie au souci d’efficacité. Des impôts conformes aux principes coraniques sont levés, une administration, simple mais efficace, est mise sur pied, une petite armée est organisée.

Mais la paix est fragile. Abd el-Kader ne peut accepter la position de vassalité à laquelle ses partenaires français, qui ont profité de la paix pour s’emparer de Constantine et de tout l’est de l’Algérie, entendent le réduire. En 1839, le gouverneur, le maréchal Valée, s’autorisant d’une interprétation très discutable du traité de la Tafna, fait franchir à son armée le défilé des Portes de Fer, sur la route directe de Constantine à Alger. Il traverse ainsi un territoirequ’Abd el-Kader considère comme sien. L’émir se décide alors à déclencher la guerre. Il comprend très vite l’impossibilité de combattre l’armée française en bataille rangée, et choisit de rechercher l’épuisement de l’adversaire dans une interminable guérilla. Nous nous battrons quand nous le jugerons convenable, tu sais que nous ne sommes pas des lâches, écrit-il à Bugeaud en juin 1841. Et il ajoute : Nous opposer à toutes les forces que tu promènes derrière toi, ce serait folie, mais nous les fatiguerons, nous les harcèlerons, nous les détruirons en détail ; le climat fera le reste…Vois-tu  a vague se soulever quand l’oiseau l’effleure de son aile ? C’est l’image de ton passage en Afrique. Abd el-Kader, qui se présente comme le champion du Jihâd, réussit à faire durer le combat pendant plus de huit ans face à l’armée désormais commandée par Bugeaud.

Cependant, les revers s’accumulent. En mai 1843, le duc d’Aumale et ses cavaliers parviennent à surprendre et à enlever la smala, le camp mobile de l’émir. Celui-ci trouve un refuge au Maroc, mais la défaite infligée par Bugeaud aux troupes du sultan Moulay Abd er-Rahman, à la bataille de l’Isly, près d’Oujda (août 1844), à quelques kilomètres de la frontière, rend ce sanctuaire très peu sûr. Abd el-Kader réussit pourtant, de l’automne 1845 au printemps 1846, une série de raids brillants en territoire algérien, qui le mènent jusqu’aux environs d’Alger, mais qui ne peuvent remettre en cause la victoire des troupes coloniales. Les incessantes razzias des colonnes françaises ont épuisé les populations, qui sont de moins en moins en mesure de l’aider. Inquiet de la popularité du chef algérien parmi ses sujets, et cédant aux menaces de la diplomatie française, le souverain marocain envoie ses troupes contre lui. Le 23 décembre 1847, Abd el-Kader choisit de se rendre aux Français. Le duc d’Aumale, successeur de Bugeaud, s’engage à lui permettre de s’exiler dans un pays musulman, Égypte ou empire turc.

Cette promesse n’est pas immédiatement tenue, et la chute de Louis-Philippe retarde sa réalisation. L’émir et les siens sont successivement internés au fort Lamalgue, à Toulon, au château de Pau, puis à celui   d’Amboise. Le vaincu, qui déjà avait su conquérir l’estime des généraux français par ses qualités de guerrier et son énergie indomptable, impressionne ceux qui le rencontrent par sa dignité et sa piété. C’est seulement en 1853 que Napoléon III, qui éprouve pour lui une grande estime, décide de le laisser s’installer en terre ottomane. Établi d’abord à Brousse, en Asie mineure, il obtient en 1855 l’autorisation de vivre à Damas, où il arrive en décembre de la même année, doté d’une pension du gouvernement français qui lui permet de tenir son rang de chef de la petite communauté algérienne de la cité. Il consacre désormais une grande part de son temps à la prière, à la méditation et à l’écriture, dans la lignée du grand mystique Ibn Arabi (1165-1240), dont le tombeau est justement à Damas. Il ne renonce pas pour autant à entretenir une vaste correspondance avec des interlocuteurs de toutes origines et de toutes religions.

Le massacre des chrétiens de Syrie (juillet 1860) le replace au coeur de l’actualité. À la tête de ses guerriers algériens, il parcourt Damas et contribue à sauver des milliers de personnes en les arrachant aux émeutiers et en les plaçant sous sa protection. Aux yeux des Européens, l’image du chef de la guerre sainte, adversaire loyal, mais inconciliable, s’efface alors au profit de celle de l’homme de paix et d’entente. Abd el-Kader reçoit les insignes de grand-croix de la Légion d’honneur. Il est décoré par le pape. Il reçoit l’initiation maçonnique à la loge Les Pyramides du Caire. Dans l’entourage de Napoléon III, certains pensent à lui pour devenir le souverain d’un État arabe d’Orient, mais il se dérobe à ce projet, d’ailleurs peu réalisable. Il est présent lors de l’inauguration du canal de Suez (1869), à la construction duquel il adonné son appui. Deux ans plus tard, il fournit une nouvelle preuve de son éloignement pour la politique en se refusant à encourager l’insurrection algérienne de mars 1871, à laquelle est mêlé pourtant un de ses fils.

Après sa mort, survenue en mai 1883, les interprétations les plus opposées s’affrontent. Au début des années 1920, les Français voient d’abord en lui le symbole du ralliement sincère à la France. En revanche, l’émir Khaled, un de ses petits-fils, se réclame de sa mémoire pour demander l’émancipation des Algériens musulmans. Vingt ans après, la controverse est encore plus violente, lorsque le gouverneur général Naegelen inaugure un monument commémoratif à Cacherou, lieu de la naissance d’Abd el-Kader, et de la sépulture de son père Mahieddine (octobre 1949). La presse nationaliste proteste alors contre la « récupération » d’un homme qui, pour elle, ne peut être autre que le héros de la résistance algérienne. Cette interprétation est reprise par le gouvernement de l’Algérie indépendante. Celui-ci fait rapatrier les restes de l’émir, solennellement déposés au cimetière d’El-Alia, près d’Alger, le 6 juillet 1966. Au coeur de la ville, sa statue équestre remplace celle de Bugeaud. C’est à cette représentation qu’a adhéré la municipalité de Paris en donnant, en 2007, le nom d’Abd el-Kader « héros de la nation algérienne » à une place de la capitale. N’est-ce pas quelque peu réduire la dimension d’un homme qui fut, aussi, une des grandes figures de l’islam dans ce qu’il a de plus universel ?

 

Jacques Frémeaux
professeur à l’université de Paris IV - Sorbonne

Source: Commemorations Collection 2008

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