Marcel Carné (né en réalité en 1906)

Paris, 18 août 1906 - Clamart, 31 octobre 1996

Né dans le quartier des Batignolles, enfant unique d’un menuisier qui travaille au faubourg Saint-Antoine et d’une mère qui meurt quand il n’a que cinq ans, le réalisateur Marcel Carné ne renie jamais ses racines populaires. Il reste fidèle à sa notion d’un cinéma qui parle au grand public et il mène sa vie privée dans une relative simplicité. Ses films lui valent de nombreux prix internationaux ; sa carrière lui fait nouer des amitiés avec les gens du spectacle les plus « glamour ». Il devient le premier cinéaste français à être élu à l’Académie des Beaux-Arts de l’Institut de France. François Mitterrand, président de la République, l’élève au rang de commandeur dans l’ordre de la Légion d’honneur. Un musée lui est consacré à la French Library de Boston, Massachusetts (USA), pour exposer et conserver ses archives. Néanmoins, Carné lui-même ne cherche jamais à être sous les projecteurs. Sa carrière de presque soixante-dix ans connaît des hauts et des bas, des gloires et des déceptions. Lui, n’a qu’un seul but constant, voire obsessionnel : réaliser les films auxquels il croit.

Après des études initiales de photo et de cinématographie à l’École des arts et métiers, Carné écrit régulièrement – avec finesse et intelligence – pour des revues de cinéma, y compris Cinémagazine et Hebdo-Films. Il a la chance de devenir l’assistant de Jacques Feyder et de René Clair pour quelques-uns de leurs premiers films parlants ; c’est grâce à Feyder et à sa femme, l’actrice Françoise Rosay, qu’il réalise son premier long métrage, Jenny, en 1936 – sur un scénario signé Jacques Prévert.

Suit une succession de chefs-d’œuvre, presque toujours avec Prévert comme scénariste, qui marque l’histoire du cinéma français classique : Drôle de drame (1937), insolite mélange d’irrévérence euphorique et de morosité pince-sans-rire, qui est le reflet artistique de la fragilité de ce répit qu’aura connu la France sur le chemin du déclin, le Front populaire. Le Quai des brumes (1938), film archi-atmosphérique sur l’amour tragique entre un déserteur de l’armée française (Jean Gabin) et une orpheline victime d’abus (Michèle Morgan) ; ce film est exemplaire du « réalisme poétique », l’esthétique dont Carné est rapidement vu comme « le » virtuose, grâce à son don inégalé d’éveiller cette partie de notre imagination où le familier et l’onirique se confondent. Hôtel du Nord (1938, scénario de Jean Aurenche et dialogues de Henri Jeanson), avec la reconstruction en studio de toute une partie du quartier de la Villette, qui dépeint avec délicatesse la morne quête d’une innocence perdue par des marginaux sociaux joués inoubliablement par Arletty, Louis Jouvet, Annabella, et Jean-Pierre Aumont. Le jour se lève (1939), équivalent cinématographique d’un austère poème symphonique qui met au défi le spectateur de contempler un portrait de l’aliénation humaine absolue, incarnée par Jean Gabin dans ce qui est peut-être la prestation la plus subtile et achevée de sa carrière. Les visiteurs du soir (1942), conte fantastique situé au Moyen Âge, avec Jules Berry en diable qui punit deux amants (Marie Déa et Alain Cuny) en les transformant en statues, mais dont le battement de cœurs conjoints constitue, pour maints spectateurs durant (et après) l’Occupation, une image allégorique du refus de la France de se soumettre entièrement au joug allemand. Et bien sûr, Les enfants du paradis (1945), premier film français à sortir après la Libération, point culminant de l’âge d’or du cinéma français.

Parmi les films de fiction réalisés en France depuis la guerre, jamais ce dernier chef-d’œuvre n’a été surpassé quant à la qualité du jeu de ses vedettes (Arletty, Jean-Louis Barrault, Pierre Brasseur, Maria Casarès), quant à la richesse de son intrigue, les nuances de son analyse de l’amour romantique, et sa reconstitution de toute une époque – la vie théâtrale sur le boulevard du Temple dans la première moitié du XIXe siècle. Avec Les enfants du paradis, le talent de Carné est à son apogée. L’éblouissante séquence finale, celle du carnaval du Mardi gras, est une incarnation des prémisses formelles du film entier, à savoir qu’il ne peut y avoir de frontière nette entre acteur et public. Cette seule séquence constitue, selon Michelangelo Antonioni, « l’un des passages les plus étonnants que le cinéma ait produits (2). »

On se plaint souvent de la longue liste de projets non-aboutis de Marcel Carné : un Nana d’après Émile Zola ; un Bottes de sept lieues, d’après Marcel Aymé ; un Vautrin avec Jack Palance, d’après Balzac, et ainsi de suite, jusqu’à son dernier projet, Mouche, d’après G. de Maupassant, avorté après quelques jours de tournage en 1993 à cause de problèmes de financement. Mais il faut rappeler les nombreux films d’après-guerre de Carné qui, eux aussi, contribuent à la richesse et à la diversité du cinéma moderne : Juliette ou la clé des songes (1951), avec Gérard Philipe ; Thérèse Raquin (1953), avec Simone Signoret ; L’air de Paris (1954), avec Jean Gabin et Roland Lesaffre ; Les Tricheurs (1958), qui capte les espoirs et les frustrations de la nouvelle jeunesse bourgeoise des années dites « glorieuses » ; Terrain vague (1960), qui fait de même pour une bande d’adolescents désœuvrés dans une cité HLM ; et Trois chambres à Manhattan (1965), émouvante adaptation du roman de Georges Simenon avec Annie Girardot et Maurice Ronet, l’unique film de Carné tourné, en partie, aux États-Unis (New York).

Malgré le plaisir intense que l’on tire de la perfection de ses images, de sa formidable maîtrise technique, et de sa capacité magique à transformer le quotidien en transcendance, le cinéma de Marcel Carné, il faut le constater, est imprégné, d’un bout à l’autre, d’une profonde tristesse : il nous présente une humanité irrévocablement déchue, sujette seulement à quelques rares moments de réconfort et de générosité d’âme. Les films de Carné corroborent donc une vision baudelairienne selon laquelle chagrin et mélancolie peuvent être les composantes fondamentales de l’art. Ils confirment que les sentiments de perte, d’exil et d’impuissance peuvent engendrer des œuvres d’une beauté immense.

À l’époque actuelle, où les « images positives » des gens sont valorisées dans les médias et dans les fictions consensuelles, un nouvel examen des œuvres complètes de Carné peut offrir une leçon salutaire – plus substantielle, plus complexe, plus vraie – sur la nature humaine.

 

Edward Baron Turk
professeur au Massachusetts Institute of Technology (USA)

 

1. Refusant d’admettre sa véritable année de naissance, Marcel Carné laissa penser longtemps qu’il était né en 1909. Pourtant la date du 18 août 1906 est confirmée par les actes de naissance du XVIIe arrondissement. Ce centenaire n’ayant pas été signalé à cause de cette confusion en 2006, le Haut comité des célébrations nationales a proposé de le rappeler en 2009.

2. « Marcel Carné, parigino, » Bianco et nero, n° 10, Rome, 1948.