Incendie de la cathédrale de Reims

19 septembre 1914

Brièvement occupée au début de l’offensive allemande, entre le 4 et le 12 septembre, la ville de Reims fut libérée dans l’élan de la bataille de la Marne. Un élan qui se brisa sur les forts censés la défendre, tombés aux mains de l’adversaire ; ils devaient fixer le front pour quatre longues années. Dès le lundi 14, les batteries ennemies ouvraient le feu sur la ville. Les tirs se poursuivirent toute la semaine et le samedi 19, vers 15 h, le feu prit à l’échafaudage en bois de pin qui avait été dressé en 1913 sur toute la hauteur de la tour nord de la façade de la cathédrale pour sa restauration. Dans un claquement sec, la grande rose se fendit par le milieu puis dans un grondement effroyable le bûcher vite consumé s’abattit sur le parvis, après avoir calciné une grande partie de la statuaire. Aussitôt après, trois foyers d’incendie se déclaraient sur le toit. Les lames de plomb de la couverture, s’évanouissant dans une fumée jaunâtre, laissaient apparaître la grande charpente du XVe siècle, forêt transformée en squelette de feu. On entendit tomber les cloches. Le plomb fondu s’échappait de la gueule des gargouilles. Le soir, après avoir survolé Reims, un aviateur laissa ce témoignage : « Sur les combles, dans l’encaissement des voûtes, l’incendie apaisé, brasier muet sans flammes ni fumée, rougeoyait ; et cette fournaise, aux contours nets dessinés par la nef et le transept, formait, étendue sur la ville, une immense croix de feu ».

À la lecture de la presse du lundi 21 septembre, un mot saute aux yeux, en grosses capitales : VANDALISME ! Et les protestations de se multiplier, à commencer par celles du gouvernement français : « Sans pouvoir invoquer même l’apparence d’une nécessité militaire et pour le seul plaisir de détruire, les troupes allemandes ont soumis la cathédrale de Reims à un bombardement systématique et furieux. À cette heure la fameuse basilique n’est plus qu’un monceau de ruines. Le gouvernement de la République a le devoir de dénoncer à l’indignation universelle cet acte révoltant de vandalisme, qui, en livrant aux flammes un sanctuaire de notre histoire, dérobe à l’humanité une parcelle incomparable de son patrimoine artistique ». Les différentes confessions religieuses, les milieux savants firent chorus, la presse étrangère s’indigna. Le Times perdit tout son flegme en traitant le Kaiser de moderne Attila. La douleur le disputait à la fureur. L’Humanité dit son mouvement d’horreur « devant la vision de la grandiose cathédrale, éventrée par les obus et rongée par les flammes » et Anatole France, tout aussi peu suspect de cléricalisme, réagit avec la même vigueur : « Ils se sont couverts d’une infamie mortelle et le nom allemand est devenu exécrable à tout l’univers pensant ». Au-delà de la responsabilité des chefs de l’heure, nombreux sont les textes dénonçant celle du peuple tout entier, de la race. Pourquoi ont-ils fait cela ? « Il fallait détruire la cathédrale de Reims parce que Clovis vint y célébrer la bataille de Tolbiac, la première victoire française contre les Allemands ! Il fallait détruire la cathédrale de Reims parce que Jeanne y affirma, jadis, la vie de la France et montra comment nous savons, quand il est nécessaire, bouter hors les envahisseurs » (A. Demar-Latour). Et dans une homélie prononcée le 30 septembre, Mgr Baudrillard développait l’analyse : « Reims est le berceau et le baptistère de la nation française, saint Remi est le père de la nation et de la monarchie très chrétienne… Fusion des sangs, fusion des pensées, fusion des sentiments et par conséquent des vouloirs… Voilà, n’est-ce pas ce qui fait une nation ? » Reims, cathédrale nationale, c’est aussi le thème de l’article de Maurice Barrès dans L’Écho de Paris du 21 septembre : « Ils s’acharnent à cette minute sur le lieu où de barbares nous fûmes nommés Français, où nous fûmes sacrés comme les héritiers légitimes des antiques civilisations. Ils veulent nous atteindre à notre source même et nous frapper symboliquement dans notre racine ».

Dès lors ne fallait-il pas garder la pièce à conviction de la barbarie ? Alimentée par une mauvaise information sur l’état réel du monument (certes blessé, mais pas abattu), relayée par un romantisme morbide des ruines et le désir d’entretenir le souvenir et la haine, une campagne de presse dénonça toute idée de restauration : « N’ajoutons pas au crime des vandales celui des architectes… Quand un forfait a été commis, la justice donne l’ordre de tout laisser en l’état, afin qu’à l’œuvre on reconnaisse les criminels » (Le Matin du 20 octobre). Même Armand Dayot, inspecteur général des monuments historiques, souhaitait « qu’aucune main profane ne vienne achever l’œuvre des barbares en cherchant à restaurer ces ruines… ». Ce sont des historiens, comme le chartiste Maurice Prou, qui ont fait entendre la voix de la raison : « La destruction appelle la reconstruction comme la défaite appelle la revanche… Les beaux-arts ont leurs blessés qu’il faut guérir… En même temps il conviendra de fonder un musée double en son objet. Là, à côté des débris de sculpture pieusement recueillis, on réunira […] les innombrables images du monument : collection qui, en aidant à sa restitution, permettra aux générations futures de prendre une idée de l’habileté de nos ancêtres… » C’était bien sûr l’avis des Rémois, peu disposés à devenir les gardiens d’un cimetière national ; un officier avait en effet proposé d’y transférer les corps de toutes les victimes de la guerre. Le berceau de la France chrétienne ne devait pas devenir une nécropole.

La cathédrale a été restaurée, un musée a été ouvert pour présenter la statuaire déposée, mais les blessures sont toujours visibles et le travail jamais achevé. En 2014-2015, c’est toute la grande rose et une partie de son encadrement sculpté qui font l’objet d’un grand chantier. Un siècle après le drame. On mesure alors à sa juste valeur le geste du général de Gaulle et du chancelier Adenauer assistant côte à côte à la messe célébrée dans la cathédrale le 8 juillet 1962 pour marquer la réconciliation franco-allemande. Se réconcilier ce n’est pas oublier, c’est pardonner et rebâtir ensemble.

 

Patrick Demouy
professeur à l’université de Reims-Champagne-Ardenne