Francis Jammes

Tournay (Hautes-Pyrénées), 2 décembre 1868 – Hasparren (Pyrénées-Atlantiques), 1er novembre 1938

Francis Jammes naît à Tournay le 2 décembre 1868 à quatre heures du matin. Il passe les six premières années de sa vie dans cette paisible bastide, sous l’aile bleue des Pyrénées. Qui sont les dieux de ce « petit garçon triste et sage » ? Ses parents et Marie, la servante. La nature, aussi. Dans sa Bigorre natale, l’enfant connut « l’innocence au milieu des champs » et approcha quelques-uns des mystères de la vie, dont ceux de son coeur dolent et déchiré. Plus jamais il n’oubliera l’entrevision d’une humble cabane nommée le Paradis. Âpre fut le chemin que Jammes se fraya vers « une beauté plus haute », « un bonheur éternel », le « Ciel retrouvé »…

Ce chemin passa par Pau. L’enfant dormait sur une malle en bois de camphre qui avait traversé les océans : il devint « un singulier petit garçon d’intelligence un peu exotique, brûlé par la nostalgie fiévreuse des îles ». Une première halte en Pays basque intervint en mai 1876. Receveur de l’Enregistrement, le père avait été nommé à Saint-Palais. Peu fait pour l’école à tableau noir, l’écolier y reçut la révélation de la poésie : les lignes d’un livre pouvaient être « vivantes ». Ce n’est que plus tard, en 1888, « dans une petite chambre bleue », à Assat, en Béarn, que le jeune homme devait trouver sa poésie. En mars 1880, le chemin s’était éloigné des Pyrénées. Jammes vécut à Bordeaux jusqu’à la mort du père, en décembre 1888. À « l’âge divin » succéda « l’âge ingrat ». Avec son vieux quartier Saint-Michel, son port tropical, son jardin botanique et ses tendres lisières, la grande ville enflamma le ténébreux adolescent. Il y aima une jeune couseuse dont il fit sa première muse. Il y rencontra l’amitié (le naturaliste Armand Clavaud, le futur peintre Charles Lacoste, Gabriel Frizeau…). Il y dévora des livres, s’enthousiasma pour Baudelaire. Un carnet intitulé « Moi » se couvrit de poèmes. Le lycéen humilié y mettait son coeur à nu, tentait d’y soulager sa souffrance de ne se sentir ni compris ni aimé.

Orthez sauva le « jeune homme triste et malade ». Pour se guérir d’une « sorte de nausée de l’existence », il chassait, pêchait, herborisait dans une contrée « limpide et sans tapage » que les montagnes reliaient aux Feuillantines bigourdanes. Aux joies de cette école buissonnière s’ajoutait l’agrément d’un petit cercle d’originaux. Voisine, l’Espagne s’embrasait de fleurs et de flexibles jeunes filles. Outre sa mère, de solides amis surent l’entourer, dont Amaury de Cazanove, Charles de Bordeu, Henri Duparc. Un jeune Anglais, Hubert Crackanthorpe, comprit que son ami était poète. C’est au cours de ses trente- trois années dans la petite cité béarnaise que Francis Jammes a aimé et perdu la brûlante Mamore. Qu’il a, soutenu par dom Caillava et Paul Claudel, recouvré la foi (1905). Qu’il s’est marié (1907) et a fondé une famille. Qu’il a accompli une révolution poétique saluée à l’étranger comme en France : dans une langue à la fois simple et savante, il a su dire « la puissance des sources et des sèves », la beauté du monde.

Le chemin terrestre de Jammes s’arrête en Pays basque. C’est là, à Hasparren, que le Patriarche qu’il était devenu a passé les dix-sept dernières années de sa vie. Honoré et exilé. Encensé et éreinté. Sûr de sa foi et doutant parfois de son génie. Aimant et souffrant. « Je souffre et j’aime », « J’aime et je souffre », a-t-il inlassablement répété, après comme avant son retour à la religion.

Les premières publications datent de 1891. Mais c’est au printemps 1895 que Jammes se sentit « envahi » par la poésie. Gide paya l’édition de Un jour, né de cette explosion de lyrisme. Trois admirables recueils suivirent (De l’angélus de l’aube à l’angélus du soir, Le Deuil des primevères, Clairières dans le ciel), ainsi que des proses dédiées aux jeunes filles les plus exquises (Clara d’Ellébeuse, Almaïde d’Étremont, Pomme d’Anis) ou au plus faunesque des animaux (Le Roman du lièvre). Tous ces textes sont antérieurs à la conversion et à ce retour au classicisme qui l’accompagna. Mais rien n’est plus faux que d’opposer, comme le fit Anna de Noailles, « la rosée de Francis Jammes » à son « eau bénite ». Le pèlerin-poète a écrit des chefs-d’oeuvre jusqu’au bout : Ma fille Bernadette (1910), Les Géorgiques chrétiennes (1912), les Mémoires (1921-1923), les Quatrains (1923-1925), Les Nuits qui me chantent (1928), Alouette (1935), Sources (1936), Feux (1938)… Les critiques les plus aigus ne s’y sont pas trompés, tels le Rilke des Cahiers de Malte Laurids Brigge, Proust dont l’admiration allait au poète et au prosateur indissociables, Gide le sinueux, Claudel l’infrangible, Mauriac le fidèle…

Jacques Le Gall

maître de conférences en langue et littérature françaises

université de Pau et des Pays de l’Adour