Épidémie de grippe espagnole

Septembre-décembre 1918

L’épidémie de grippe qui a touché l’Europe et le monde durant l’hiver 1918-1919 et au-delà (elle sévit en deux vagues meurtrières, l’une de mi-septembre à décembre 1918, l’autre de février à mai 1919) est la plus importante des pandémies mondiales. Elle a causé la mort de plus de 60 millions de personnes, ce qui en fait à ce jour l’épidémie la plus mortelle, devant la peste noire au XIVe siècle. Du fait des moyens modernes de communication, elle s’est abattue sur tous les continents et a touché tous les types de populations. On l’appelle « grippe espagnole » parce que l’Espagne est l’un des rares pays à avoir parlé de cette maladie. Les autres ne l’ont pas évoquée, du fait de la censure qui sévissait encore en Europe. Pourtant, cette épidémie n’est en rien espagnole. Ce virus de la grippe est une souche H1N1 qui est probablement apparue en Asie. En l’état actuel des connaissances, les scientifiques estiment qu’elle se transmet par les poulets et que le virus souche aurait muté pour contaminer l’homme. Le virus est arrivé aux États-Unis, puis en Europe, accompagnant les soldats américains. Il a fait plus de 400 000 morts en France, ce qui est plus important qu’une année de combat de la Première Guerre mondiale.

Parmi les victimes célèbres on recense le sociologue allemand Max Weber, Guillaume Apollinaire, Edmond Rostand ou encore Egon Schiele, qui eut à peine le temps, avant de mourir, de peindre un tableau le représentant avec son épouse et son enfant, alors que celle-ci venait de mourir, enceinte de six mois. Les conséquences à long terme furent également très importantes. L’épidémie accentua l’importance des classes d’âge creuses, déjà engendrées par les ravages de la guerre. Les médecins constatèrent que celle-ci affaiblissait les organismes, si bien que de nombreuses personnes décédèrent dans la décennie suivante des suites du virus, notamment des femmes lors de leur accouchement. C’est pourquoi les recherches les plus récentes estiment à presque 100 millions les morts causés sur le long terme par cette épidémie.

Les services de santé furent débordés par le nombre de malades. Aux États-Unis, il fallut créer des hôpitaux de fortune, dans des tentes et des baraquements, pour pouvoir accueillir les victimes : près de 40 % de la population fut touchée par ce virus, avec un taux de mortalité de 5 %. Les mêmes taux se retrouvent à travers le monde. Non seulement le taux de mortalité fut plus élevé que pour une grippe classique, mais, du fait de sa forte contagion, beaucoup plus de personnes furent atteintes par le virus. D’où l’insuffisance des services sanitaires et des mesures drastiques prises en matière d’hygiène : port obligatoire d’un masque dans les transports, surveillance accrue des populations à risque.

La grippe engendra également des complications médicales. Beaucoup moururent des suites d’une pneumonie ou d’une complication bactériologique due à l’affaiblissement des défenses immunitaires. Cela s’explique par une médecine moins performante qu’aujourd’hui (pas d’usage des antibiotiques), par une moindre couverture sanitaire et une désorganisation des pays d’Europe en raison des destructions de la guerre et par un affaiblissement des populations sortant de cinq années de conflit.

Sa funeste gravité explique peut-être aussi la faible mémoire de cette maladie. Certes, le nom de grippe espagnole est resté dans les esprits, de façon impropre d’ailleurs, mais on a oublié à quel point l’épidémie fut terrible. Est-ce une manière d’autodéfense pour effacer de l’histoire un événement dramatique de l’Europe et du monde ? Il est vrai aussi que cette épidémie pèse peu face au souvenir omniprésent du premier conflit mondial.

La Société des Nations (SDN) créa toutefois un organisme de santé et de surveillance médicale mondiale, qui devint ensuite l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). De quoi rappeler que le danger de pandémie est toujours un risque pour l’homme, que ce soit aujourd’hui la grippe aviaire, Ebola ou le sida.

Jean-Baptiste Noé

historien