Roland Barthes, Mythologies

1957

Roland Barthes
© Louis Monier/Rue des Archives

Mythologies est le livre qui a fait connaître Roland Barthes (1915-1980) hors du cercle des intellectuels parisiens à partir de 1957. Passé en poche parmi les premiers titres de la collection « Points » en 1970, avec une D.S. 19 Citroën de trois quarts face en couverture – la divine automobile servira encore de figure de proue à l’exposition Barthes du Centre Pompidou en 2002 –, il a longtemps servi, dans le monde entier, d’introduction à la France contemporaine, c’est-à-dire à celle des débuts de la société de consommation et de la culture de masse.

Barthes y a réuni des articles publiés depuis 1952, pour l’essentiel dans sa chronique « Petite mythologie du mois » (1954-1956) des Lettres nouvelles, revue de Maurice Nadeau. Revenu du sanatorium en 1946, il avait déjà donné à Nadeau à partir de 1947, pour Combat, les articles qu’il devait réunir dans Le Degré zéro de l’écriture (1953). Il venait alors de découvrir le théâtre de Bertolt Brecht et il collaborait à Théâtre populaire, revue proche du T.N.P. de Jean Vilar. Influencé par le brechto-marxisme, polémiquant rudement avec Albert Camus après La Peste (1954), roman jugé trop moraliste, il se lança, à travers sa chronique des Lettres nouvelles, dans une critique de l’idéologie bourgeoise, ou plutôt petite-bourgeoise.

Certains de ces textes sont inoubliables, comme « Le monde où l’on catche », témoignant, par-delà la critique, de la fascination de Barthes pour la culture populaire, ou « L’écrivain en vacances », indice de la curiosité que l’homme de lettres n’a pas encore cessé de susciter dans les mentalités françaises. Certaines Mythologies décrivent les prémices de la société de consommation, notamment la publicité, comme « Saponides et détergents » ou « L’opération Astra ». L’histoire de la IVe République est souvent convoquée, à travers l’abbé Pierre, Coty, Poujade ou Pierre Mendès France. Et la vie parisienne, avec les inondations de 1955. L’affaire Dominici, Minou Drouet nous ramènent aux causes célèbres des médias, mais le climat est alourdi par les guerres d’Indochine et d’Algérie, Barthes prenant parti contre le colonialisme et le nationalisme.

Toute une époque est incluse entre les pages du recueil. C’est le temps d’une France brisée entre la tradition et la modernité, entre « Le vin et le lait » – souvenir de la campagne de Mendès France –, celui-là, signe de francité ancienne, celui-ci, d’américanisation galopante. Une France s’estompe dans la reconstruction, celle de « L’acteur d’Harcourt » ou du « Tour de France comme épopée », même si Louison Bobet, Geminiani ou Charly Gaul nous font encore rêver. Et une autre France s’annonce, celle de Jacques Tati, du plastique et du formica, ou encore de « La nouvelle Citroën » : « Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques », suggère Barthes pour commencer.

Relisant aujourd’hui ces vignettes avec un peu de nostalgie pour un temps qui n’est plus – en cinquante ans, presque tout a changé –, on en vient à oublier presque la thèse qui servait de prétexte à leur réunion, puisqu’il s’agissait de dénoncer l’aliénation du peuple par l’idéologie. Ainsi Jean Paulhan s’interrogeait-il dans La Nouvelle N.R.F. sur la définition que Barthes donnait au mythe – « Mais peut-être Barthes nous dira-t-il un jour ce qui n’est pas mythe » –, avant de demander brusquement : « Après tout, peut-être M. Roland Barthes est-il simplement marxiste. Que ne le dit-il ? » À quoi Barthes riposta en traitant Paulhan de « réactionnaire ».

Barthes était en train de découvrir la linguistique de Ferdinand de Saussure : le mythe était un signe, et la mythologie non seulement une sémiologie mais une « sémioclastie », un démontage du système de signes que constitue la culture. Ainsi les « Petites mythologies du mois » seront-elles suivies dans le livre, comme après coup, par une longue démonstration théorique, « Le mythe, aujourd’hui ». Barthes y emprunte de nombreux concepts à la linguistique pour soutenir qu’à travers le mythe, c’est la culture qui cherche à se faire passer pour la nature, et c’est l’arbitraire qui s’impose comme s’il était nécessaire de toute éternité. Le mythe nous aveugle sur notre condition historique ; la mythologie nous désabusera. À la faveur des Mythologies, Barthes entrevoit la thèse même qui sera au centre de toute son oeuvre. Du Degré zéro de l’écriture à La Chambre claire (1980), son dernier livre sur la photographie, ou à la proposition tranchante de sa leçon inaugurale au Collège de France – « La langue est fasciste » –, le sémiologue aura été un critique du signe comme usurpation de la nature par la culture.

Il n’empêche que, cinquante ans après, c’est surtout le tableau de la France contemporaine que l’on peut goûter dans Mythologies. Barthes s’y montre un disciple de Michelet plus que de Marx. Il vient d’ailleurs de publier un savoureux Michelet (1954). Comme l’historien du XIXe siècle, il goûte la culture populaire – le cinéma, le music-hall, le catch, le Tour de France ou « le bifteck et les frites » –, et nous avec lui.

 

Antoine Compagnon
professeur au Collège de France et à Columbia University, New York