André Malraux

Paris, 3 novembre 1901 - Verrières-le-Buisson, 23 novembre 1976

Qui fut jamais moins voué en apparence aux commémorations solennelles, au marbre et à l'encens que ce rebelle vagabond, ce maquisard hyperbolique, cet athlète complet du roman de gestes et de la guérilla planétaire, ce hors-la-loi condamné à vingt ans par la justice coloniale, pourchassé à quarante par la police du IIIe Reich ?

Mais lequel de nos contemporains s'offre mieux aux grands exercices funéraires et commémoratifs que ce ministre fécond en musées réels et imaginaires, gardien dévot du patrimoine, blanchisseur de cathédrales et champion, à l'égal de Bossuet, de l'oraison funèbre ?

André Gide qui fut, après Max Jacob, avant T. E. Lawrence, Léon Trotski et Charles de Gaulle, l'un de ses maîtres, et qui, lui refusant la maîtrise du style, voyait en lui l'un des brasiers intellectuels de son temps, redoutait qu'il se laisse " entraîner sur une pente fâcheuse, celle des grandeurs ". L'auteur des Antimémoires n'y a pas manqué. Si la gloire d'un écrivain se mesure à l'émoi qu'il provoque dans la génération de ses cadets, les adolescents dont il change, sinon la vie, au moins les attentes et mobilise les pouvoirs qu'ils ignorent en eux, alors il faut convenir qu'en ce siècle qui s'achève, Malraux n'aura pas eu beaucoup d'égaux. Il est bien possible que dans les décennies à venir, ceux qui liront ou enseigneront encore le français ne tireront pas de L'Espoir ou des Conquérants les mêmes délices que de À la Recherche du temps perdu ou de Connaissance de l'Est, tenant l'œuvre de Malraux pour datée, ligotée à l'événement, à un moment de la conscience politique ou esthétique - ce qui est aussi, pour un livre ou un tableau, signe de grandeur. Est-ce seulement dans son intemporalité, quoi que Malraux ait pu lui-même en écrire, que gisent la significa-tion et même la vitalité d'une œuvre ? Qui oserait décrocher du calendrier " Marat assassiné ", ou " Guernica " ?

Ce dont peut témoigner un homme de ma génération, qui naissait à la lecture au moment où Malraux entrait en gloire, allumant le brasier de son œuvre, c'est que ces flammes-là firent beaucoup pour éclairer sa perception du temps, des tragédies qui le secouaient et des œuvres qui y ont germé. Feu plus étincelant que chaleureux ? Trop riche en pyrotechnies visuelles, verbales ou gestuelles ? Peut-être. Mais le culte de la fraternité, l'appel lancé dans la préface du Temps du mépris à cultiver moins nos différences qu'à approfondir nos convergences ne sont pas d'un artificier, mais d'un camarade - un mot qu'il aura, mieux que d'autres, libéré de ses oripeaux idéologiques.

Que de Malraux en un ! Pour n'avoir vécu que les trois-quarts de ce siècle furieux (1901-1976), l'auteur des Antimémoires aura pris une part plus directe, plus pleine qu'aucun autre (ni Einstein, ni T. E. Lawrence, ni Orwell, ni Hemingway, ni Picasso, ni Soljenitsine n'ont fait la double expérience décisive du combat physique et de l'exercice du pouvoir) au formidable halètement de ce temps forcené.

À 19 ans, dans une petite revue d'avant garde, il mesure le rayonnement de Max Jacob, pionnier de la poétique et de l'esthétique européenne ; à 23 ans, il s'en va au Cambodge avec sa femme Clara, découper les bas-reliefs d'un temple perdu dans la forêt ; à 27 ans, il invente avec Les Conquérants le roman d'aventures idéologique, le personnage de Garine et, pour lui-même, une biographie de révolutionnaire chinois ; à 32 ans, il s'impose avec La Condition humaine comme l'un des grands romanciers de son temps ; quatre ans plus tard, il déploie dans le ciel de Madrid l'escadrille " España " qui contribue à retarder la défaite de la république espagnole et y trouve la matière de son livre majeur, L'Espoir ; prophète de la guerre au fascisme, il prétend en 1939 la faire dans un char, mais est fait prisonnier, s'évade - et prend pour deux ans congé de l'histoire active avant de créer dans les maquis de Dordogne la brigade Alsace-Lorraine qui combat la Wehrmacht devant Strasbourg...

À 44 ans, il lui reste à inventer avec de Gaulle le couple inédit du Prince-et-son-Héraut, à retourner contre Staline les fureurs lucides de l'antifasciste des années trente, à fonder la Psychologie de l'Art, à devenir ministre des peintres, des actrices et des conservateurs (de musée), à restaurer les châteaux, à prêcher une croisade au Bengale et à offrir à Jean Moulin, héros de la résistance, le plus beau des linceuls de mots.

Et puis il y eut le survivant, le vieil homme que l'on vit s'avancer dans la nef de l'église de Colombey, le 12 novembre 1970, stupéfait et chancelant, venu de Verrières où, dans le salon bleu de Louise de Vilmorin, quatrième des femmes dont il avait partagé la vie, entre ses chats et son Poliakof, il écrivait furieusement. Rédaction toujours difficile, surchargée de ratures, de reprises, de " p'tit bout " en " p'tit bout ", disait-il à ses proches, accomplie en penchant sur le bureau son visage couleur de plâtre, son front strié, son oeil glauque.

Pendant trois-quarts de siècle il avait vécu " adossé à la mort comme un causeur à la cheminée " disait Valéry, inspirant à Sartre cette définition : " un être-pour-la-mort ", à quoi il ripostait : " Si on disait plutôt " contre-la-mort " : ce n'est la même chose qu'en apparence... " Et lui qui n'avait cessé d'opposer au " trépas " méprisé une mort " construite " comme sa vie, comme une œuvre d'art, il lui fallut encore affronter, comme Perken, héros de la Voie royale, le terrible " mourir " qu'il dénonçait comme " une interminable corvée ".

On ne finira pas de débattre sur le point de savoir si André Malraux s'est jeté dans l'action pour y trouver la source de son inspiration ou parce que l'écriture ne pouvait apaiser sa soif de vivre pleinement. Mais ce qui ne saurait être mis en doute c'est que, prétexte ou pas, son intervention dans les orages du siècle peut se résumer à trois combats dont aucun ne fut vain : contre le colonialisme, contre le nazisme, contre le stalinisme. Peu de ses contemporains peuvent revendiquer une telle lucidité, et si active.

Mais ce qui disparut surtout avec lui, c'est cette part d'aventure, de féérie, de songes qu'il incarna avec superbe et une sorte de naïveté épique, et sans laquelle l'histoire des hommes risque de n'être plus qu'un prosaïque défilé de techniciens et de comptables, la silencieuse déglutition des ordinateurs, le temps des bureaux implacables...

 

Jean Lacouture
journaliste-écrivain