Léon Bloy

Notre-Dame-de-Sanilhac (Dordogne), 11 juillet 1846 – Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine), 3 novembre 1917

Depuis cent ans, Léon Bloy a franchi « la porte des humbles » pour entrer dans l’éternel silence. Détracteur de la bicyclette, de l’automobile et du téléphone, cet « irresponsable véhicule des turpitudes ou des sottises contemporaines », adversaire acharné de la tour Eiffel qu’il surnommait la « Babel de fer », il préféra toute sa vie le Fiat lux de la Genèse aux enchantements de la fée Électricité. Il a bravement traversé son époque, entre deux siècles, en affichant un dédain absolu pour les innovations dont s’enorgueillissent les modernes. Observateur impavide des catastrophes égre­nées au quotidien par la presse – l’incendie de l’Opéra-­Comique où l’on jouait « l’abjecte musique » d’Ambroise Thomas, l’éruption meurtrière de la mon­tagne Pelée, les débuts sanglants de la Première Guerre mondiale –, il ne s’est intéressé à son temps que pour chercher sans relâche à y déceler les signes de la catastrophe qu’il attendait.

Né en 1846, ce Périgourdin, qui aima toute sa vie faire rimer ce mot avec gourdin, entra tardivement en littérature. Venu à Paris pour y chercher fortune, il grossit d’abord les rangs d’une jeunesse famélique en quête d’une voie incertaine. Vomissant son siècle, il fut alors « un communard d’avant la Commune ». Mais, en 1867, la rencontre miraculeuse de Barbey d’Aurevilly bouleverse son existence. Il reçoit auprès du vieil écrivain la formation littéraire, intellectuelle et religieuse qui le conduit à renouer avec la foi, perdue jadis, à cette époque de la vie « où l’on voit rôder le grand lion à tête de porc de la Puberté ». Ses débuts dans la république des lettres lui permettent de camper un person­nage de catholique intransigeant, qui dénonce la société de son temps : le culte de la raison, l’argent-­roi, l’individualisme, l’abandon des valeurs chrétiennes. Loin de parvenir à une position respectable et sûre, il est rejeté par l’establishment républicain et par les milieux cléricaux qu’offusquent les excès de son style. En 1887, la parution de son premier roman, Le Désespéré, inaugure sa légende. Avec Caïn Marchenoir, il donne consistance à un personnage intempestif, qu’il présente comme son alter ego.

Celui-­ci est d’abord un redoutable pamphlétaire. Sous des pseudonymes transparents, il éreinte avec une violence inouïe toutes les « catins de lettres » de l’époque : Daudet, Maupassant, Bourget et bien d’autres encore font les frais de ses pointes assassines. Bloy, de Belluaires et Porchers, son meilleur recueil de critique littéraire, à Je m’accuse, brûlot lancé contre Zola, ne cessera de même de dénoncer le déficit spirituel du naturalisme, l’affectation ridicule des décadents, les aberrations prétentieuses du vers­librisme, les « blagues de l’occultisme », l’insoutenable médiocrité de la littérature sulpicienne…

À côté du pamphlétaire, Le Désespéré révèle toutefois un autre aspect de Bloy : son inspiration visionnaire, qui le porte à situer ses propos dans l’absolu. On connaît l’anecdote qu’il rapporte dans son Journal : « Il n’y a rien à faire avec vous, m’a dit une dame, vous marchez dans l’Absolu. Dans quoi voulez­ vous que je marche ? ai-­je répondu. » Tout Bloy est dans ce mot. Pour lui, la véritable littérature est une mission sacrée qu’il ne conçoit, contre l’espace littéraire commun, qu’en référence à la Parole divine. Écrire, dans cette pers­ pective, c’est toujours faire entrer l’« intranscriptible » dans l’ordre du langage. Contre les profanateurs du Verbe, Bloy se dresse, cherchant à apercevoir la présence symbolique de Dieu en toute chose. Sa vie, comme celle des hommes illustres ou du moindre de ses contemporains, peut alors apparaître dans sa beauté surnaturelle, qui seule est capable, par son intensité, de tirer de leur torpeur quelques âmes fraternelles, et de les ramener à Dieu.

Redoutant qu’on le prenne pour un illuminé, Bloy refusa toujours de passer pour un « virtuose du salut » ou pour un prophète, se présentant plutôt comme un solitaire, un humble écrivain en rupture avec toute expression de la conformité. Est-­ce un hasard s’il commença sa carrière au Chat noir, où l’appela son cousin Émile Goudeau, le fondateur des Hydropathes, et s’il y fut le camarade d’un certain Alphonse Allais ? Prenant pour cible l’immense bêtise moderne, son rire, qui a pour vocation de réveiller les consciences, fait de cet écrivain inclassable le proche parent de Lautréamont, dont il fut le découvreur en France, et de Villiers de L’Isle­-Adam. « J’ai beau frapper. Aucun tombeau ne s’entrouvre. Dans les cimetières de l’intelligence, il n’y a plus que des concessions à perpétuité. » Cette dédicace des Histoires désobligeantes s’accorde parfaitement à l’esprit de son œuvre, où « le Démon de la Sottise, ce Captateur de la multitude », pour notre plus grand plaisir, est constamment exorcisé.

Pierre Glaudes

professeur à l’université Paris-Sorbonne

 

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