Sortie de Baisers volés de François Truffaut

1968
Illustration, photographie du tournage du film Baisers volés, 1968

En février 1968, François Truffaut mène une double aventure de cinéma. Il entreprend le tournage de Baisers volés alors qu’il est engagé activement dans la défense d’Henri Langlois, qui vient d’être démis de ses fonctions à la direction administrative de la Cinémathèque française par André Malraux (le 9 février). Il arrive sur le plateau en coup de vent, jette la casquette du cinéphile militant pour attraper celle du metteur en scène. Le tournage est assez désordonné. Entre deux plans, Truffaut passe des coups de téléphone à la terre entière, ou signe des chèques car il est trésorier du Comité de défense de la Cinémathèque créé le 16 février.

Baisers volés n’en porte pas trace, sinon au générique : dédié à la Cinémathèque, le film s’ouvre sur les grilles fermées du musée du Cinéma. Et peut-être aussi dans l’humeur joyeuse et l’énergie retrouvée de Truffaut, au sortir d’une période sombre. Baisers volés, c’est la France d’avant 1968, survolée avec l’insouciance et la désinvolture de la Nouvelle Vague. « D’habitude, je pars sur une matière plus solide, a-t-il dit. Là je n’avais pas d’autre raison que de retravailler avec Jean-Pierre Léaud. » Suite des aventures d’Antoine Doinel, le film cueille l’ex-gamin des Quatre Cents Coups au moment où il quitte l’armée, réformé pour « instabilité caractérielle ». Il retrouve la mansarde montmartroise qu’il habitait dans Antoine et Colette.

Avec ses coscénaristes Claude de Givray et Bernard Revon, Truffaut imagine ses débuts dans la vie professionnelle. « Nous avons décidé qu’Antoine Doinel ferait plusieurs métiers et traverserait plusieurs milieux, mais nous voulions éviter le film à sketches. J’avais choisi uniquement des métiers que je n’avais pas pratiqués moi-même, car je voulais que le côté autobiographique soit très dissimulé, très indirect : veilleur de nuit (j’ai toujours rêvé de ce métier, car je pense qu’on doit avoir le temps de lire beaucoup), ou détective privé. » Quant à sa vie sentimentale, Antoine la passe entre deux femmes : la mignonne Christine Darbon (Claude Jade) encadrée de parents compréhensifs – comme dans Antoine et Colette, il s’entend presque mieux avec les parents qu’avec leur fille. Et la belle Mme Tabard (Delphine Seyrig), fantasme romanesque de la femme mariée. Si troublante qu’Antoine lui adresse un « Non, monsieur » resté célèbre.

Si Truffaut dit avoir eu « un peu honte » de ce film écrit à la diable, « où on ne raconte rien du tout », il s’en est remis en entendant les rires des spectateurs : « Je me suis dit : Tiens, ils peuvent aimer un film sans sujet. »

Et en effet Baisers volés reste un film très aimable, délicieusement drôle et désuet, à l’image du charme farfelu de Jean-Pierre Léaud, jeune homme ancien. S’il est asocial, c’est malgré lui, sans esprit de révolte. Sa bizarrerie effarouchée n’a d’égale que celle de Michael Lonsdale venant commander au détective une enquête pour découvrir pourquoi on ne l’aime pas. La question est suffisamment sérieuse pour être prise à la légère.

Marie-Noëlle Tranchant

journaliste critique de cinéma au Figaro