Contenu éditorial simple : Notre-Dame, l'église des Parisiens et des Rois Très Chrétiens

Détail du tableau de Philippe de Champaigne

 

Au-delà de sa dimension historique et artistique, la cathédrale Notre-Dame de Paris est d'abord et surtout un lieu de culte : jusqu'à la Révolution, elle est l'église des Parisiens et des rois de France.

 







L'église de la ville

Bâtie sur l'Île de la Cité, Notre-Dame y succède à plusieurs édifices religieux, et notamment à une basilique dédiée à saint Étienne, dont les traces ont été mises à jour lors de travaux ou de campagnes de fouilles. En 1711, des ouvriers occupés à la construction d'un caveau trouvent "deux anciens murs appliquez l'un à l'autre qui traversoient ensemble toute la largeur du choeur" ;  en 1847, l'archéologue Théodore Vacquer découvre d'autres vestiges lors d'une campagne  ordonnée par le préfet de la Seine, le comte Rambuteau, et  dirigée par Alexandre Lenoir. Violllet-le-Duc pense mettre à jour en 1858 les fondations de l'abside de "l'église Saint-Marcel" (sic), mais ce sont les fouilles menées sur le parvis entre 1965 et 1972 qui révèlent les traces supposées de Saint-Étienne, aujourd'hui visibles dans la Crypte archéologique de Notre-Dame. Sa construction pourrait être antérieure au choix de Paris comme capitale du royaume des Francs en 508 par Clovis, roi barbare nouvellement converti : la ville, siège d'un évêché depuis le IIIe siècle, est déjà profondément christianisée comme le prouve la présence de nombreuses nécropoles. Pour affirmer et souligner sa foi, il semble donc probable que Paris se soit très tôt dotée d'une église-cathédrale, malmenée par le départ des Carolingiens vers Aix-la-Chapelle et les invasions normandes : quand Maurice de Sully décide vers 1160 la construction d'une nouvelle cathédrale, Saint-Étienne est en partie ruinée. Le seul mauvais état de l'édifice ne justifie pas pour autant l'initiative de l'évêque : la chrétienté triomphante, la réhabilitation de Paris comme capitale par les Capétiens et l'abbé Suger, sa forte croissance démographique dans un environnement désormais organisé et sécurisé, son dynamisme économique et son rayonnement intellectuel condamnent la vieille basilique qui n'est plus adaptée à ce monde nouveau. 

Journal des travaux de Notre-Dame de Paris : le 27 février 1858, Viollet-le-Duc découvre les fondations de "l'ancienne église Saint-Marcel". ©MAP

La construction de l'édifice s'accompagne d'une réorganisation de la structure paroissiale de la ville, à l'époque circonscrite à l'Île de la Cité. La cathédrale, entourée d'un chapelet de petites églises comme Sainte-Geneviève-des-Ardents, Saint-Christophe ou Saint-Landry, en est jusque-là l'unique paroisse ; Maurice de Sully la supprime et en crée 12 autres sur son ancien territoire. La cathédrale est ainsi rendue à sa fonction initiale : siège de l'évêque, elle est l'église-mère du diocèse. Pour mieux le souligner, Maurice de Sully a fait percer dans l'axe du tympan central la rue Neuve Notre-Dame, droite et large de 6 mètres, et aménager devant la façade occidentale un large parvis ouvert et doté d'une fontaine, la plus grande place de Paris dédiée au sacré. Le nombre de paroisses s'élève au fur et à mesure que la ville s'accroît au-delà de ses limites initiales : quand l'évêché de Paris est érigé en siège archiépiscopal métropolitain en 1622, il comprend, intra muros, 43 paroisses, une structuration qui subsistera jusqu'à la veille de la Révolution.

 

Lectionnaire festif de l'office à l'usage de
Notre-Dame de Paris, 1610 © IRHT - CNRS

 

Sauver les âmes de ses brebis

Pour "sauver les âmes [des] brebis" dont il a la charge, l'évêque, puis l'archevêque, est assisté d'une cinquantaine de chanoines, qui forment le chapitre de la cathédrale et la desservent, comme Balthasard Ragot, prêtre et chapelain au XVIIe siècle. Souvent formés dans les prestigieuses écoles de la cathédrale, à l'origine de l'Université de Paris, où ils enseignent et peuvent diriger plus tard, comme Pierre Lombard ou Abélard au XIIe siècle, ils organisent la vie religieuse de la cathédrale et influencent celle des Parisiens, d'autant plus qu'ils peuvent aussi officier dans un autre lieu de culte de la ville :  Jean Helvys est curé de Saint-Jean-en-Grève et Antoine Fayet  de Saint-Paul.

Le temps liturgique est rythmé par des offices quotidiens comme les matines et de nombreuses fêtes, fixes ou mobiles, commémorant la vie du Christ ou celles de la Vierge et des saints et qui peuvent être enrichies par des canonisations, comme celle de Louis IX en 1297. S'y ajoutent les fondations de messe par les chanoines, comme le fait Denis de La Barde qui demande en 1642 un "service à perpétuité" pour lui et ses oncles, par des corporations de métier, comme les marchands parisiens qui en ont institué une en avril de chaque année et par de riches Parisiens, comme Anne de Creil à la fin du XVIIe siècle. Ces fêtes et ces rites sont consignés dans les missels ou les bréviaires, qui sont souvent imprimés à l'usage du diocèse, ainsi que les obituaires, listes des anniversaires de sépultures des saints patrons, dignitaires et donateurs de l'église. Des offices sont également célébrés pour la famille royale et son entourage, un service funèbre pour Anne d'Autriche, des prières publiques pour le repos de l'âme de Louis XIV, une messe pour celle du cardinal Dubois ou des Te Deum pour "le retour à la santé du roi" et la naissance du comte d'Artois, le futur Charles X. Seuls les chanoines, les évêques et les archevêques peuvent y être enterrés ; néanmoins, quelques laïcs arrivent à s'y faire inhumer, comme la famille Juvénal des Ursins dès 1434 ou le maréchal de Guébriant et son épouse au XVIIe siècle à la demande de Louis XIV. Les rois de France le sont à Saint-Denis, mais les viscères de Louis XIII et de Louis XIV sont à Notre-Dame, devant les marches de l'autel, enterrées par le chapitre qui les a réclamées.

Te Deum à Notre-Dame en 1669, gravure de Jean Marot

Les Parisiens n'assistent pas à tous ces événements : les fidèles se réunissent à Notre-Dame pour les grandes cérémonies liturgiques de l'année, l'Assomption, pour laquelle la cathédrale est revêtue au XIIIe siècle d'étoffes précieuses et son sol jonché de plantes odoriférantes, remplacées plus tard par de l'herbe venue des prés de Gentilly appartenant au chapitre, ou la Pentecôte, quand sont lancés des oiseaux, des fleurs, des oublies et des étoupes enflammées par des ouvertures pratiquées dans les voûtes pour rappeler la descente du Saint-Esprit.
La foule se presse également aux processions liées au calendrier liturgique ou à la conjoncture, celles des Rameaux, de l'Assomption depuis le Voeu de Louis XIII ou de Saint-Martin-des-Champs. Pendant le Carême, elles ont lieu trois fois par semaine et stationnent autour des églises de la Cité puis de la rive gauche, pour se terminer sur la rive droite. Celles des châsses de sainte Geneviève et saint Marcel sont exceptionnelles et sont organisées, par exemple, pour demander la venue de la pluie ou la disparition de la syphilis. Sainte Geneviève est en effet une sainte particulièrement appréciée des Parisiens depuis la guérison sur le parvis en 1130 de cent malades atteints d'ergotisme ou "mal des Ardents" : ses reliques sortent de l'abbaye éponyme en cas de calamités publiques ou de maladies royales et rejoignent au niveau du Petit-Pont celles de saint Marcel, conservées par la cathédrale avec des morceaux de la Vraie-Croix, le bras de saint André ou le chef de saint Denis.

Procession de la croix d'Anseau sur un
bréviaire à l'usage de Paris
© IRHT-CNRS

Les processions arrivent sur le parvis, accompagnées des cloches, et se terminent par une messe animée par des organistes comme Pierre Chabanceau, dit La Barre ou Charles Raquet, des chantres comme Jean-Jacques Veillart et des enfants de choeur. Formés par des maîtres dans les écoles du chapitre dont Jean Gerson rédigea le premier règlement intérieur, ils sont logés dans l'enceinte de la cathédrale, chauffés, nourris grâce aux revenus d'une ferme à Ivry-sur-Seine et soignés par un apothicaire. Le répertoire de Notre-Dame est particulièrement renommé et l'activité musicale y est intense : à coté du chant grégorien, deux chanoines, Léonin et Pérotin, ont développé les chants polyphoniques entre les XIIe et XIIIe siècles et ont révolutionné la musique liturgique. "L'École de Notre-Dame" influence l'Europe entière et ses oeuvres sont copiées jusque dans les monastères espagnols ou écossais.

"Pour rendre plus resplendissant le service liturgique", louer ainsi le Seigneur et frapper les esprits, l'évêque et le chapitre disposent, en plus du programme iconographique de la cathédrale, portail du Jugement dernier, croix triomphale au dessus du premier jubé, épitaphes sur les tombes, tapisserie ou décoration des nombreuses chapelles, de magnifiques vêtements, objets sacerdotaux et livres liturgiques, parfois donnés par des particuliers ou des chanoines dans leur testament. Antoine de La Porte lègue ainsi des ornements et des chapes, Nicolas Petitpied un calice d'or pur et Michel de Cologne des missels, comme l'indiquent les registres capitulaires du chapitre, le tout étant sous la responsabilité du chévecier assisté des marguilliers. Notre-Dame est en outre constamment illuminée : des cierges brillent en permanence devant ou sur les autels et des lampes éclairent la nef et les chapelles.

Quittance pour la fourniture et le transport
de la tapisserie de la vie de la Vierge destinée
à orner le choeur de Notre-Dame, 1650
© Archives nationales

Les confréries de métier, comme celle des orfèvres parisiens, contribuent également à enrichir le patrimoine de Notre-Dame. Sainte Anne, la plus célèbre, "domiciliée" dans la chapelle éponyme qu'elle entretient, offre tous les ans un May pour célébrer le retour du printemps, d'abord un arbre devant le portail de la cathédrale, puis une série de petits tableaux accompagnés de poèmes et d'un "Chant royal" dédié à la Vierge et présenté dans un tabernacle orné de branches et de fleurs,  bientôt remplacé par un seul tableau, toujours associé à des poèmes et accroché à l'un des piliers de la nef. Le chapitre en dispose et les distribue à sa guise à des églises dépendantes, comme en 1681 à celle de Lardy.

Saint André trésaille de joie à la vue de son
supplice, May de Gabriel Blanchard, 1670
© Notre-Dame de Paris - MAP

Sur le pilier de la croisée du transept sont accrochés les ex-votos royaux, des tableaux exécutés après le Voeu de Louis XIII, placés pour rappeler la fidélité des rois de France à la cathédrale près de la statue équestre de Philippe le Bel, donnée par celui-ci après une victoire demandée à la Vierge lors d'une bataille à l'issue incertaine. En effet, si Notre-Dame n'est pas un lieu de pélerinage, Paris étant qualifié de "pélerinage mineur" par les tribunaux de l'Inquisition, la Vierge y est régulièrement invoquée et des voeux prononcés, comme celui du prévot des marchands Michel de La Chapelle qui promet en 1590 d'aller à Sainte-Geneviève, Notre-Dame de Lorette et  Saint-Denis si la ville résiste à Henri IV. En témoignent la multitude de broches votives repêchées dans la Seine à proximité de la cathédrale.

Louis XIV offrant sa couronne à une Vierge à
l'Enfant par Philippe de Champaigne, 1643. Le
tableau est l'un de ceux donnés par Anne
d'Autriche à Notre-Dame après le Voeu de Louis XIII
© Hamburger Kunsthalle

 

La réforme de la liturgie de Paris amorcée dans les années 1670-1680 aboutit au siècle suivant à la publication d'un bréviaire et d'un missel sous Charles Gaspard de Vintimille, archevêque de 1729 à 1746, dans le contexte tendu des querelles autour de la bulle Unigenitus condamnant le jansénisme. Ces rites et textes liturgiques sont progressivement adoptés par de nombreux diocèses français et servent encore au XIXe siècle aux tenants d'un gallicanisme religieux. Au XVIIIe siècle, la cathédrale de Paris s'impose ainsi comme navire amiral de la lente réforme liturgique française, grâce au dynamisme de son nombreux clergé et à la volonté des Parisiens soucieux de l'ancrage catholique de leur ville. Ruinée sous la Révolution, Notre-Dame est réhabilitée par Napoléon et sa liturige retrouve sa splendeur après les restaurations de Viollet-le-Duc. En 1886, le jeune Paul Claudel assiste à l'office pour se distraire et écoute les enfants de choeur chanter le Magnificat : alors qu'il se tient près du second pilier, "se produi[t] l'événement qui domine toute [sa] vie. En un instant [son] coeur fut touché et [il] cru[t]".

 

POUR ALLER PLUS LOIN

 

Sources d'archives

Archives de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris

 

Archives de Paris

 

Archives départementales de l'Yonne

 

Archives historiques du diocèse de Paris

 

Archives nationales Fontainebleau-Paris-Pierrefitte-sur-Seine

 

Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP) 

 

Bibliothèque nationale de France

 

Calames, catalogue en ligne des archives et des manuscrits de l'Enseignement supérieur : bréviaires, missels, livres de prières, lectionnaires etc de Notre-Dame de Paris

 

Gallica, la bibliothèque numérisée de la Bibliothèque nationale de France

 

Médiathèque de l'architecture et du patrimoine (MAP)

Documentation des objets mobiliers

  • Dossiers de restauration du mobilier de la cathédrale
    • 1997/039
    • 2009/013

Fonds Viollet-le-Duc 

  • 1996/083 Fouilles et déblais au pourtour de la sacristie. Attachement figuré n°1 (1850)
  • 1996/083 Plan des fouilles complémentaires des fossés extériéurs. Attachement figuré (1849)
  • 1996/083 Plan des démolitions des anciennes constructions trouvées dans les fouilles au niveau des caves. Attachement figuré n°21 (1846)

Sous-direction de l'Archéologie

  • 0080/068/480 Chevet de Notre-Dame, sondage par Michel Fleury (1957)
  • 0080/068/487 Crypte archéologique (1981-1985)
  • 0080/068/489 Aménagement de la crypte archéologique (1981-1985)

 

Webographie