Jean Paulhan

Nîmes (Gard), 2 décembre 1884 – Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), 9 octobre 1968
Illustration, photographie de Jean Paulhan et de Georges Braque

Paulhan étant oraculaire, il faut pour l’entendre entendre la Pythie : « Honneur des Hommes, Saint LANGAGE » ; il faut aussi aborder l’idée de hiéroglyphes avec une certaine piété étymologique, à défaut de savoir les lire ; quelques rudiments de théologie apophatique ne feront pas de mal non plus, d’ailleurs. « Éminence grise » de la prestigieuse Nouvelle Revue française, a-t-on dit ; « prince de la NRF », écrit Céline, pourtant peu prodigue d’éloges, à Milton Hindus – et, par conséquent, de toutes les lettres françaises au XXe siècle. Discret, secret, Paulhan se dévoile en se cachant, comme l’alèthéia de Heidegger. Autant dire qu’il atteint une forme de vérité – celle, substantielle, de l’art littéraire et pictural.

Avant son sacre parisien d’écrivain, de critique et d’éditeur, ce protestant roman partit en quête de lui-même, passant au tamis l’or et les proverbes de Madagascar tout en donnant des cours au collège européen de Tananarive. De retour à Paris, il fit escale aux Langues orientales pour y enseigner son savoir linguistique puis le zouave au 9e régiment de marche, pendant la Grande Guerre – auparavant, il avait déposé un sujet de thèse en Sorbonne : « Sémantique du proverbe : essai sur les variations des proverbes malgaches ». Rédacteur à la division de l’enseignement supérieur du ministère de l’Instruction publique, où il s’ennuya, sa vie commença vraiment, avoua-t-il, lorsque Gaston Gallimard et Jacques Rivière vinrent le tirer de son « horrible cave ». De 1925 à 1940, puis de 1953 à sa mort, il accueillit à la NRF, dans la liberté grande, Montherlant et Giono, Malraux et Guilloux, Giraudoux et Ramuz, Chardonne et Mauriac, tant d’autres encore. Homme de la réforme, dans tous les sens du mot, il conçut la revue, à l’instar de Gide, comme l’expression de l’« extrême milieu », loin des dogmatismes politiques. Paulhan, équilibriste et maître subtil des oscillations : aristocrate bouliste, Chinois pyrrhonien, Byzantin panthéiste, gnostique agnostique, le grand prêtre de Gallimard fut l’hérésiarque de tous les clergés. Il traversa le surréalisme mais il envoya ses témoins à André Breton – qui refusa le duel –, il fonda Les Lettres françaises et participa au Comité national des écrivains mais il demeura anti-communiste, il fut élu conseiller municipal de Châtenay-Malabry sous l’étiquette S.F.I.O. et sur la liste de Jean Longuet, petit-fils de Karl Marx, mais il collabora à La Table ronde, revue de la droite littéraire, il s’engagea dans la Résistance mais au « bien cher Charles Maurras » il assura, en patriote sourcilleux : « Je suis à vous, en grande confiance »… L’admirateur de Braque, Fautrier et Dubuffet habita le clair-obscur du monde où l’ombre et la lumière se révèlent l’une l’autre. Fidèle de Chesterton – le très paradoxal orthodoxe –, il publia le réquisitoire de Jean Grenier contre L’Esprit d’orthodoxie. Doxa contre alèthéia : combien de divisions ? Paulhan s’ouvrit donc à l’Orient du Tao et des Upanishad, aux antipodes des totalitarismes et de l’anti-totalitarisme démocratique, jusqu’au parvis de la monarchie dont nous savons qu’elle est l’« anarchie plus un ». Membre du comité de lecture des éditions Gallimard, directeur de collections (« Bibliothèque des idées », « Métamorphoses », « La Pléiade »), lecteur passionné de Remy de Gourmont, Léautaud, Suarès, Benda, Jouhandeau, Cingria, Audiberti, Larbaud, il écrivit lui-même des textes souvent brefs et toujours rares : Le Guerrier appliqué, La Guérison sévère, Les Fleurs de Tarbes, ou la Terreur dans les lettres, Clef de la poésie, Le Marquis de Sade et sa complice, ou les Revanches de la pudeur, Lettre aux directeurs de la Résistance, Progrès en amour assez lents… Épistolier, il envoya une centaine de milliers de lettres, notamment à Paul Éluard, François Mauriac, Jean-Richard Bloch, Catherine Pozzi, Michel Leiris, Roger Caillois, Georges Perros, André Pieyre de Mandiargues. Philosophe du langage, il s’interrogea sur la « trivalence » du mot, de la pensée et de la chose qui le caractérise. Historien de la littérature, il opposa les terroristes, romantiques dynamiteurs de la langue, aux rhétoriqueurs, classiques conservateurs. Membre de nombreux jurys littéraires – prix Fénéon, prix des Critiques, prix du Pen-Club, prix Rivarol… –, il fut élu à l’Académie française en janvier 1963 par dix-sept voix contre dix.

Paulhan libertin, homme libre, liber, homme livre. Libertinage rime avec Pauline Réage (anagramme d’« égérie paulan »), alias Dominique Aury, secrétaire générale de la NRF, auteur d’Histoire d’O, « la plus farouche lettre d’amour qu’un homme ait jamais reçue », écrit-il dans sa préface… « Mettons enfin que je n’ai rien dit. »

Rémi Soulié

essayiste